L'ENSEIGNEMENT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE EST-IL ÉMANCIPATEUR ?


Pas de pensée sans intelligences à égalité
D'abord, constat élémentaire, la philosophie présentée dans les programmes comme la formation permettant au citoyen d'exercer son jugement éclairé reste l'apanage des lycées généraux et techniques. Comme si les élèves des lycées professionnels, représentant une partie importante de la population scolaire (1/3 des lycéens), n'étaient pas aptes à former eux aussi leur jugement éclairé, à « former leurs esprits autonomes, avertis de la complexité du réel et capables de mettre en œuvre une conscience critique du monde contemporain. » (programme en vigueur pour les élèves de terminale générale et technologique). Or ce qui est destiné à fabriquer une élite et à distinguer les individus entre eux n'émancipe pas car cela fige les représentants du savoir et les aspirants à la pensée dans leur posture et produit de l'inhibition chez les autres.
La philosophie n'a de sens que dans le cadre d'un exercice démocratique sans élite où chacun se sent autorisé à penser et fait confiance autant à son intelligence qu'à celle de l'autre.


Le maitre, le savoir et les élèves
Deuxième constat, l'enseignement de la philosophie est généralement dispensé de façon très magistrale ; au mieux, le cours est-il dialogué, afin de rendre l'enseignement plus vivant. Dans tous les cas la parole du maître s'impose devant un public parfois impressionnable et impressionné mais le plus généralement peu motivé et subissant la contrainte. Les élèves ne semblent pas marqués par le désir de philosopher, tout juste souhaitent-ils réussir leur copie pour récolter quelques points au baccalauréat. Le lycéen tente alors de mimer dans sa copie ce qu'il croit comprendre de la règle du jeu avec plus ou moins de succès selon que son parcours et son milieu social l'auront mis en mesure de décrypter les codes de l'exercice attendu de la dissertation. Il est alors à l'affût de recettes et de solutions comme en témoigne la prolifération des Anabacs et sites Internet proposant des indications pour cet exercice mystérieux.
En attendant il n'aura pas été question pour le lycéen de former son jugement éclairé, de philosopher en tâtonnant, de mesurer sa pensée à celle des autres, de s'émanciper par l'expérience, d'augmenter sa puissance d'exister à travers l'exercice de sa réflexion.


Histoire de l'enseignement de la philosophie en France
Sébastien Charbonnier dans son ouvrage Que peut la philosophie ? (éditions du Seuil, 2013) donne quelques éléments d'explication à ce constat. La philosophie, considérée comme le « couronnement » des études, fut en France historiquement réservée à la formation d'une élite. Aujourd'hui alors qu'une plus large part de la population scolaire bénéficie de cet enseignement, les enseignants se trouvent confrontés à la masse. « Dans la seconde moitié du XXe siècle, la rencontre avec le réel a souvent déçu : il était plus confortable de pourfendre d'abstraites aliénations que de les affronter. La confrontation avec la masse des élèves a pu valoir sanction pour les professeurs qui apprenaient à leur corps défendant que leur attitude prêtait à rire ». Mais loin de favoriser une remise en question de la méthode de l'enseignement de la philosophie cette confrontation au réel a plutôt conduit un certain nombre de professeurs à se draper dans le dénigrement de la médiocrité des élèves au risque de ne plus faire finalement cours que pour eux-mêmes.


La double contrainte de l'enseignement
L'enseignement de la philosophie tel qu'il est pratiqué aujourd'hui aboutit donc à une contradiction ou pire encore à un double bind inhibant pour l'exercice du jugement et de la pensée de chacun. Le double bind est un concept mis en avant par l'école américaine de Palo Alto, il désigne les contraintes contradictoires et paralysantes auxquelles nous sommes parfois soumis. Par exemple l'injonction : « sois spontané » ne peut être satisfaite car si j'obéis je ne suis pas spontané et si je n'obéis pas je ne le suis pas non plus. Dans tous les cas mon manque de spontanéité me sera reproché ce qui aura pour effet de m'inhiber un peu plus.
Il en va de même avec l'injonction « pense par toi-même » proférée par les professeurs de philosophie lorsqu'ils font étudier à leurs élèves le célèbre texte de Kant « Qu'est-ce que les lumières? ».
N'est-il pas contradictoire et déstabilisant de fabriquer des individus dociles, d'exercer une pression sur eux à travers le bac et l'organisation de l'institution scolaire tout en leur faisant cours sur la liberté ?
Officiellement, la philosophie est censée faire de nous des citoyens éclairés, elle serait comme le socle de notre démocratie mais dans la réalité les conditions de son enseignement détruisent souvent l'autonomie de la pensée indispensable à l'exercice de la démocratie.


Vers une pratique émancipatrice ?
Je propose l'hypothèse que philosopher suppose l'exercice de compétences : mettre au jour des problèmes, proposer des hypothèses de réponse étayées par des arguments, construire en les définissant des concepts pour soutenir ces arguments. Cette façon de penser n'est philosophique qu'à la condition de pouvoir être soumise à l'examen et la critique donc à l'altérité.
Dès l'Antiquité grecque la philosophie invente l'agôn c'est à dire la compétition obéissant à des règles. Pour que cette compétition ait lieu il faut que les compétiteurs se trouvent à égalité, c'est-à-dire que nul ne se targue d'un quelconque argument d'autorité ou de supériorité en vertu de ses connaissances ou de ses titres fussent-ils ceux de professeur de philosophie.
La comparaison de la philosophie avec un sport ou un jeu dans lequel s'affrontent des compétiteurs selon des règles peut être, à certains égards, éclairante. Pour philosopher il faut faire confiance en sa pensée ou son bon sens (dont Descartes dit qu'il est « la chose du monde la mieux partagée ») de même que pour jouer les participants doivent faire confiance en leur force et en celle de leur adversaire sans quoi la partie ne peut avoir lieu.
Ensuite c'est par la confrontation avec les autres que le footballeur ou le joueur d'échec s'exercent et progressent mais chaque nouvelle partie est une remise en jeu de leurs capacités sans que jamais nul soit à l'abri de l'erreur et de l'inconséquence. De même la philosophie ne se conçoit qu'à travers une pratique sans cesse renouvelée sans que jamais personne puisse se prétendre à l'abri de l'erreur ou du préjugé. On peut seulement supposer chez les pratiquants exercés certaines aptitudes comme pour le sportif de haut niveau mais ces suppositions ne présument en rien de ce qui se produira lors de la partie car tout se joue toujours sur le terrain.
Ainsi, celui qui pratique la philosophie tout comme le joueur ou le sportif trouve-t-il un plaisir dans une certaine inquiétude. Philosopher c'est prendre plaisir à découvrir des problèmes, en tâtonnant, en rectifiant, en s'essayant et c'est ce que l'enseignement de la philosophie devrait favoriser.
Pour finir avec le commentaire de la définition de la philosophie que j'ai proposée, j'ajouterais que cette pratique procure un effet libérateur et émancipateur. Chacun exerce sa réflexion à l'épreuve du groupe mesure ses capacités, prend conscience de ses incohérences, examine d'un point de vue nouveau et avec recul, ses idées, ses évidences, prend conscience de ce qui le détermine et s'en libère par la pratique philosophique.

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