Ce que nous apprennent les "mauvais élèves".


J’ai demandé cette année à travailler avec deux classes de STMG (sciences et technologies du management et de gestion). Derrière l’appellation pompeuse, il s’agit en réalité de classes considérées trop souvent comme "poubelles". S’y retrouvent pour la plupart des cas, des élèves dont l’accès dans les séries générales a été refusé. Ces élèves qui ne font généralement pas partie des classes sociales favorisées sont en rupture avec le système scolaire tout en s’y trouvant « intégrés ».

En classe je ne propose pas de cours magistral. J’essaie de faire en sorte que les élèves s’écoutent et que s’écoutant ils apprennent à se décentrer. Ce que dit l’autre peut avoir du sens même si a priori je ne suis pas d’accord, et le sens que je découvre dans ce qu’il dit me permet de voir les choses autrement. Le but de l’atelier philosophique, n’est pas d’atteindre une vérité ou de confirmer ma vérité mais plutôt de me déprendre de ma vérité. Cette pensée en mouvement que je découvre au contact des autres, procure une joie par laquelle j’augmente « ma puissance d’exister et d’agir » aurait dit Spinoza.

Voilà pour la théorie qui est comme le paradis car tout y fonctionne toujours bien. Dans la pratique, il en va autrement ! Dès les premiers cours, lorsqu’un élève prend la parole, je constate que les autres ne l’écoutent pas dans le meilleur des cas et dans le pire des cas, ils se moquent de lui. Si un élève butte sur un mot ou bien semble ne pas avoir compris, les rires fusent. Si l’un d’entre eux présente un handicap, on se moque aussi. Ici les relations sont violentes et se disent sans masque. Le professeur lui aussi est un ennemi à abattre parce qu’il participe à ce système dans lequel on se trouve si mal. Alors, simplement parce qu’il nous demande de faire quelque chose comme répéter ce que vient de dire un autre élève, nous ne le ferons pas. Et puis quel intérêt d’écouter ce que dit un autre élève ? N’est-ce pas le maître que nous sommes censés écouter ? « Alors faites votre boulot » semblent me dire ces élèves « parlez comme la détentrice du savoir que vous devez être et nous ferons notre boulot en vous montrant que ce savoir n’est pas pour nous. »

« Ne pas rire, ne pas pleurer mais comprendre » voilà une démarche que proposait Spinoza et qui a du sens dans ce genre de situation.

Les élèves de ces classes déconsidérées, montrent la réalité de notre système et du rapport au savoir qu’il distille. D’où vient qu’ils rient de celui qui se trompe ? Pourquoi l’erreur serait-elle risible ? Ne peut-on la considérer autrement ? Ces élèves ont compris pour l’avoir subie que la vision généralement véhiculée par le système scolaire implique que le savoir donne un pouvoir sur les autres et que son absence est une faiblesse : je sais, je peux mépriser de la hauteur de mon savoir, je ne sais pas, on va se moquer de moi.

Après trois semaines de cours, je découvre que ces élèves sont aussi sensibles à la mise en place d’un autre rapport au savoir (bien plus sensibles et c’est logique, que les élèves qui réussissent dans le système scolaire). Un rapport au savoir où l’on ne craint pas de dire qu’on ne comprend pas et précisément cette incompréhension permet de voir que tout ne va pas de soi. Un rapport au savoir où l’on apprend plutôt à poser des questions qu’à restituer une solution comme le font les « bons élèves » qui veulent faire plaisir au prof et être reconnus par l’institution. Un rapport au savoir où le professeur cherche avec eux à partir de ce qu’ils proposent, où l’on vit une aventure collective et où l’on joue à mettre du jeu entre nos croyances et ce que nous sommes.


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