VOYAGE PHILOMOBILE JOUR 25. Dialogues philosophiques à Casablanca


Depuis que nous sommes arrivés à Casablanca, les rencontres et les ateliers s’enchainent. Dans des établissements publics et privés, nous rencontrons de jeunes marocains et nous les invitons à dialoguer, à s’écouter, à ralentir la réaction pour laisser place à la réflexion. Nous sommes surpris. Ici les jeunes ne passent pas leur temps à discuter les règles et à rentrer en conflit avec les adultes, comme je l’ai vu si souvent lorsque j’étais moi-même professeur de philosophie dans un lycée de Franche-Comté. Ici les jeunes ont un très un vif désir d'apprendre et de comprendre. Un très vif désir de dialoguer, parfois alors il faut les réfréner dans leur emballement mais ils l’acceptent en souriant au lieu de protester agressivement. La dimension méta-cognitive et introspective de la pratique philosophique ne leur fait pas peur. Penser, c’est aussi penser qu’on pense, se regarder penser prendre de la distance, examiner ses idées. Et cela n’est pas facile car il faut alors accepter de regarder les problèmes et les failles de ce que nous disons et qui s’ancre dans nos façons d’être. Hier alors que nous nous questionnions avec un groupe de jeunes sur la nature et la culture, j’ai interpellé une jeune fille qui n’avait rien dit encore. - Pourquoi ne dis-tu rien ? - Parce que je suis timide - Mais pourquoi es-tu timide ? - Parce que c’est dans ma nature - Vois-tu un problème dans ton argument ? - Non, je ne vois pas. Je suis timide c’est ainsi. - Imagine que je te vole ton bracelet. Que tu me demandes -pourquoi je fais ça et que je te réponde c’est dans ma nature de voler. Verrais-tu un problème ? - Oui ce serait une façon d’échapper à la remise en question. - Et pour toi alors ? Est-ce une façon d'échapper quand tu dis que c'est dans ta nature d'être timide ? - Oui, quand je dis « c’est dans ma nature » je me rends compte que c’est une façon de ne pas réfléchir, de ne pas chercher à comprendre, de fuir, d’éviter de dialoguer avec l’autre, de lui dire laisse-moi tranquille. - Alors pourquoi es-tu timide ? - Parce que j’ai peur du jugement des autres.

Je ne manquerai pas de rendre compte des très nombreux échanges que nous avons eus avec ces jeunes et mes collègues Dominique et Choukri le feront aussi. Au cours de ce voyage nous réalisons que nous autres européens avons beaucoup de préjugés sur ceux qui auraient des préjugés. La caravane Philomobile est accueillie au Maroc avec un grand enthousiasme, un désir de comprendre et de dialoguer. Quant aux professeurs et aux proviseurs, ils nous accueillent avec beaucoup d'intérêt, ils insistent pour que la Philomobile soit garée en évidence devant leus établissements. Les professeurs marocains et les élèves connaissent l'importance de développer une pensée critique. Cette expérience bouscule les représentations de certains selon lesquels il serait impossible de dialoguer en terre d'Islam, selon lesquelles la religion exclurait la raison ou que le Maroc ne connaitrait aucune liberté d'expression. Merci encore à Elalaoui Rachid inspecteur de philosophie d'avoir rendu possible cette riche expérience qui nous permet à nous aussi européens de réfléchir sur nous-mêmes.