APPRENDRE À PENSER AVEC LA PRATIQUE PHILOSOPHIQUE.


La pratique philosophique invite chacun non seulement à lire des philosophes, mais aussi et avant tout à philosopher. Elle ne prend donc pas à la légère cette fameuse phrase de Kant : « on ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu'apprendre à philosopher », elle la met en application.

Celui qui participe à des ateliers de pratique philosophique ne deviendra probablement pas un Platon ou un Nietzsche, mais qu’importe ; il s’exerce modestement et pas à pas à développer les compétences philosophiques, sa réflexion devient un peu plus claire et construite, il sait poser les problèmes et les questions et maîtrise les outils conceptuels et argumentatifs pour leur apporter un éclairage précis et profond.

Il apprend aussi à lire les textes des grands auteurs classiques de façon active, il peut s’en nourrir. Ses connaissances ne se résument pas à une accumulation de références juxtaposées destinées à le faire briller et à nourrir son ego affamé, non au contraire, elles contribuent à lui donner à la fois plus de souplesse, plus de cohérence et de densité. Plus de souplesse, car à une même question, il apprend à donner différentes réponses. Il ne s’accroche pas à la première opinion venue et ne se contente pas de chercher à confirmer tout ce qu’il pense déjà mais plutôt à l’envisager sous un angle critique. Il gagne aussi en cohérence car après avoir examiné différents arguments, il est en mesure de choisir celui qui lui semble le plus juste (jusqu’à preuve du contraire).

La pratique philosophique n’est pas pur jeu de l’esprit. À l’instar des philosophies antiques, elle invite à un travail sur soi, difficile, exigeant, humble, patient mais passionnant parce qu’il permet de passer d’un état de soumission à un état de plus grande liberté. En commençant par prendre un temps de recul, par pratiquer l’épochè pour reprendre ce concept grec des stoïciens et des sceptiques, suspension du jugement, temps d’arrêt nécessaire pour observer le monde, les autres et soi-même. Pour s’en étonner, pour questionner et pour mieux s’y engager.

Certes cela est facile à écrire mais tellement difficile à mettre en pratique ! Il suffit de voir combien nous avons tendance à nous précipiter, combien rapidement nous sommes emportés par nos émotions, nos passions, angoissés à l’idée de paraître bête, de perdre la face, de ne pas être estimés, de ne pas avoir l’amour ou la reconnaissance.

La spécificité de l’approche proposée implique donc non seulement un travail sur les compétences philosophiques mais aussi un travail sur soi par lequel il s’agit de mieux se connaître et d’engager sa subjectivité (ce qui ne signifie pas s’enfermer dans sa subjectivité). C’est-à-dire être capable d’une part de prendre du recul avec soi et de nommer certaines caractéristiques de son être au monde dans ses aspects positifs comme négatifs (ce qui est évidemment plus difficile) mais aussi d’autre part de se connaître dans l’action, un peu comme un artisan, un artiste ou encore un sportif se connaissent à travers leur pratique. Or agir implique de prendre un risque et de se confronter à l’altérité qui nous fera éprouver les limites de notre être. Cette dernière connaissance n’est pas réductible à la théorie. Elle échappe donc en partie au contrôle de notre conscience même si la prise de conscience lui est un préalable indispensable. La prise de conscience telle qu’elle a lieu par exemple dans la consultation philosophique mais aussi pendant les ateliers collectifs permet de libérer une énergie qui n’est plus dépensée à se voiler la face. Elle pourra être mobilisée autrement, des processus cognitifs seront alors libérés.

Dans les processus cognitifs je distinguerai trois stades : le premier se produit spontanément, le deuxième implique des efforts et une pratique, le troisième se produit avec une certaine spontanéité. Seul le deuxième et le troisième relèvent de l’activité philosophique.

1° Le premier stade correspond au flux de pensées superficielles qui traversent quotidiennement et naturellement notre esprit. À ce stade nos pensées sont subies et nous n’avons pas de contrôle sur elles à moins d’en prendre conscience et de les stopper par la méditation. Ce flux prend forme au cours des expériences que nous vivons, des émotions que nous éprouvons, des connaissances que nous accumulons. Il a tendance à se rigidifier s’immobilisant dans les mêmes ornières, jusqu’au dogmatisme parfois, un peu comme nous pouvons avec les années, nous figer dans des postures corporelles.

2° Le deuxième stade correspond à un exercice actif et contrôlé de la pensée. Il ne s’agit plus alors de réagir à un stimulus mais de prendre du recul en commençant par observer ce qui se passe en s’efforçant de le nommer. Puis l’esprit s’entraine activement en suivant un cheminement de pensée rigoureux et des déductions logiques. Il s’agit d’une pratique qui implique des entrainements réguliers : poser des questions, proposer des hypothèses argumentées, examiner leur validité, les critiquer, travailler des différences conceptuelles, chercher des exemples.

3° Le troisième stade est également très actif mais moins contrôlé que le deuxième, il est plus créatif, il laisse place à l’imprévu. La pensée n’est pas purement réactive comme dans le premier stade, elle a pris le temps de l’arrêt, du retrait, de la suspension du jugement pour laisser advenir des idées plus individuelles, des idées qui viennent sans que nous sachions comment cela se produit de la profondeur du corps, de la « grande raison » aurait dit Nietzsche.

Au fil des ateliers qu’il mène, l’animateur philosophe développe une connaissance pratique. Une maitrise des compétences techniques, mais aussi une connaissance qu’il développe de lui-même au contact des autres, de leurs pensées, de la pensée, de leurs attitudes, de leurs réactions.

La pratique philosophique invite à une posture active qui implique un engagement existentiel et non à une écoute passive comme c’est souvent le cas dans l’enseignement traditionnel de la philosophie.

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