QUAND PHILOSOPHER SUR L'AMOUR RÉUNIT CEUX QUE TOUT SÉPARE.


Ce soir là, j’arrive en Philomobile à Saint-Lupicin, un petit village du Jura. J’aime beaucoup ces endroits vallonnés où la nature foisonne, généreuse au printemps.

Atelier philo à la médiathèque. Une seule personne inscrite ! Si peu de monde pour philosopher… ce n’est pas la première fois que ça arrive. La première fois, je m’étais sentie découragée, envie de tout abandonner. Mais je n’ai pas cédé à cette envie. J’ai appris à me méfier de mes envies.

Maintenant, je sais que ça arrive que cela arrivera encore probablement. Quand on fait de la pratique philo, c’est un engagement, il faut de la ténacité. Cette ténacité a toujours mené à des expériences intéressantes.

Une dame qui est dans la médiathèque me dit qu’elle ne peut pas venir, elle a chorale. Un monsieur vient rendre des livres. Rester pour l’atelier ? Non pas possible, il va au club de boules.

Il est 18h une personne arrive, elle ne s’est pas inscrite, mais celle qui s’est inscrite, ne vient pas.

Résultat des courses : une personne pour l’atelier. Elle s’appelle Annie, elle me dit qu’elle vient juste de prendre sa retraite. Je lui propose puisque nous sommes deux, de faire une consultation philo. Elle est d’accord.

En descendant pour nous rendre dans un petit bureau à l’écart, nous passons sous un préau. Sous le préau, 5 jeunes casquettes vissées sur la tête sont assis en cercle. Ils ont l’air de passer le temps. J’ai déjà fait l’expérience plusieurs fois d’interpeler des jeunes qui semblent trainer sous un abri bus, et sous ce même préau déjà il y a quelques mois. Mais ce soir-là ce sont d’autres visages. J’apprends que ces garçons ne sont pas d’origine turque comme les précédents, mais marocaine. Je l’apprends en me présentant à eux et en leur parlant du voyage philosophique au Maroc et du très stimulant souvenir que j’en garde. Alors nous évoquons un peu ce pays, la douceur de vivre et de prendre le temps, l’accueil, la chaleur humaine, la ville bleue de Chefchaouen accrochée aux montagnes.

Et puis, je leur propose de faire un atelier de philosophie avec Annie, si elle en est d’accord.

Tout le monde est partant. Le thème est choisi : ce sera l’amour.

Habib propose : peut-on refaire confiance à quelqu’un qu’on aime ?

Ça sent la souffrance de la trahison. Habib dit qu’il ne parle pas pour lui. Rapidement on comprend qu’il parle pour Faiz qui aurait été trahi par sa copine. « Mais oui, elle t’a trahi », « mais non » réplique ce dernier. Rapidement le ton monte, c’est l’effervescence.

Faire de la philosophie c’est prendre un peu de distance. Cette histoire qui leur semble unique et qui déclenche leurs passions est en même temps assez banale.

Je propose de mobiliser la raison pour y penser. Mais il va falloir commencer par réfréner ce besoin véhément de parler et prendre le temps de réfléchir un peu.

Est-il possible de ne pas vouloir voir qu’une personne nous trahit ? Oui, bien sûr parce qu’on a trop peur d’être déçu dit Ayoub, c’est la peur de souffrir ajoute Annie : on préfère encore se mentir et ne pas regarder la réalité. Et puis complète Rachid comme on est amoureux on idéalise la personne qu’on aime, on ne supporte pas de voir ses défauts, ce serait comme avouer qu’on s’est trompé. D’un autre côté, il arrive aussi qu’on invente des trahisons, qu’on se fasse les pires films alors que la personne nous aime fidèlement. Les autres peuvent même par une forme de méchanceté, de jalousie peut-être, semer le trouble dans notre esprit.

D’un côté on peut donc refuser de regarder la douloureuse réalité en face mais de l’autre on peut se faire souffrir en imaginant que l’être aimé nous trahit. D’un côté on se voile la réalité pour ne pas souffrir et de l’autre on la transforme et ça nous fait souffrir.

- C’est étrange pourquoi nous faisons-nous souffrir ?

Ayoub se précipite à nouveau pour répondre : parce qu’on ne se fait pas confiance ! Je lui fais remarquer cette précipitation. Pourquoi fait-il cela ? Réfléchir demande du temps et du silence. Et puis s'il va moins vite, cela laissera du temps aux autres et on aura plus d'idées. Mais il n’aime pas le silence, pas plus que Habib.

Je questionne :

- Pourquoi a-t-on peur du silence ?

- Eh, madame, moi le silence ça me fait pas peur ! faut pas croire que parce que j’aime pas j’ai peur! proteste Habib.

- D’accord mais en général pourquoi les humains peuvent-ils avoir peur du silence ?

-Parce que dans le silence, les questions nous assaillent et c’est angoissant dit Annie.

- Est-ce pour ça que tu n’aimes pas le silence ? Je demande à Habib

- Oui, possible

- Mais quand quelque chose nous angoisse, faut-il le fuir ?

- Non, dit Samir qui n’avait encore rien dit, car si tu le fuis en fait l’angoisse ne fait que grandir en toi. Mieux vaut l’affronter direct.

Tout le monde s’accorde pour dire qu’il vaut mieux affronter ce qui nous angoisse.

Nous revenons à la question de savoir pourquoi nous nous faisons souffrir en nous imaginant que l’autre nous trahit.

- Probablement parce que l’amour est tellement fort que nous imaginons le drame qu’il y aurait à être abandonné. Nous avons alors très peur d’être abandonnés. C’est pourquoi tout nous parait un signe de cet abandon. Nous n’arrivons pas à faire confiance dit Annie, tandis que les garçons approuvent en opinant du chef.

- Revenons à notre question de départ, peut-on refaire confiance ?

- Ça dépend de la gravité de la trahison disent Annie et Ayoub.

Samir dit que ça dépend plutôt du désir de changer de la personne qui a trahi.

- Non, par exemple si ta copine te trompe là c’est très grave et on ne pourra pas refaire confiance.

Mais Samir a dû faire réfléchir Annie parce qu’elle a changé d’avis. Non en fait ça ne dépend pas de la gravité mais du remords de la personne et de son désir de changer. Même si la trahison est grave, même si on a été trompé, on peut pardonner, si cela a permis à la personne qu’on aime d’évoluer, de savoir ce qu’elle veut vraiment.

- Et puis dans l’autre sens, nous on aimerait bien que l’autre nous donne une deuxième chance si on a fait quelque chose de mal, dit Faiz.

Il est temps de se quitter. Un petit parfum joyeux plane dans l’air. Rien n’était fait pour qu’on prenne le temps de parler ensemble mais finalement cela s’est fait.

Les personnes les plus disponibles pour philosopher se trouvaient finalement être une retraitée et 5 jeunes qui trainaient sous le préau.

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