La rencontre de l'autre, un équilibre précaire.


S’il fallait résumer la théorie de la pratique philosophique, c’est par ces quelques mots qu’on pourrait la présenter : rencontre de l’altérité.

Une telle rencontre n’a rien de naturel ou de spontané. Généralement lorsque nous laissons aller le flot de nos pensées nous avons tendance à chercher tout ce qui confirme ce que nous pensons déjà et à nous préserver de ce qui pourrait le remettre en question. Souvent nous nous entourons de personnes qui pensent comme nous, cela nous rassure et nous n’allons pas chercher trop loin quelque désaccord.

Quand nous comprenons que certaines personnes ne partagent pas les mêmes idées que nous, nous évitons de les critiquer en espérant que par un “juste” retour des choses elles ne critiqueront pas non plus ce que nous pensons. Nous nous réfugions ainsi dans un flou aussi confus que confortable, nous abordons des sujets consensuels ou insignifiants.

Ou bien, nous laissons les autres prendre un ton savant, docte, indigné, sincèrement scandalisé, enthousiaste, indiquant par là qu’ils ne souffriront pas la contradiction. Ou alors, si nous ne laissons pas faire les autres, nous adoptons nous-mêmes, habités par une inquiétude que nous nous masquons derrière une fausse assurance, ce ton savant, docte, indigné, sincèrement scandalisé ou encore enthousiaste.

Ou encore si la critique est finalement déclarée toutes les idées qui viendront de l’autre en désaccord seront considérées comme des idées à attaquer, car selon ce point de vue, il n’est pas possible que notre ennemi déclaré ait une idée vraie.

Bref, il arrive très souvent que nous mettions tout en place pour éviter de nous confronter à d’autres façons de penser.

Certes, rien de plus courant que le rejet de ce qui est étranger, c’est une façon de préserver ce que nous sommes. L’altérité pourrait nous altérer. Aussi nous efforçons-nous de nous protéger contre cette possible menace.

Nous fonctionnons ainsi à tous les niveaux. Notre organisme biologique ne supporte pas à n’importe quelle condition, l’intrusion d’un corps étranger ; ce dernier pourrait menacer notre survie. Il en va de même pour l’intégrité de notre identité psychique. Certaines idées pourraient en menacer le fonctionnement autonome, des individus, par leur discours, pourraient prendre le contrôle sur notre esprit.

Au niveau des groupes sociaux, peuples, ethnies, catégories sociales, toujours nous tendons à nous regrouper dans des ensembles constitués d’éléments qui se ressemblent et se soudent en s’opposant à ce qui leur est étranger. Nous nous protégeons de ce qui vient de l’extérieur en nous regroupant. L’étranger est donc souvent considéré comme une menace si bien que parfois nous ne percevons même plus ce qu’il pourrait avoir de commun avec nous.

Toutefois l’enfermement et le repli sur soi, ne sont pas la solution, car nous risquons alors de périr non par désintégration, mais par asphyxie et étouffement. Pour nous développer, nous avons besoin d’échanges et de contacts avec ce qui est autre. L’alimentation, la respiration, l’information, le dialogue, le commerce, le don et le contre-don, les migrations sont des moyens de réguler ces échanges sur les plans biologique, psychique et au niveau des groupes humains.

Comment donc éviter d’un côté la destruction par désintégration et d’un autre côté la destruction par asphyxie ? Comment établir des échanges qui ne détruisent pas notre intégrité, mais favorisent un développement vigoureux, simple et harmonieux ?

Telles sont les questions que la pratique philosophique ne cesse de travailler. Le dialogue qu’elle encourage implique une dialectique permanente. Sans cesse par le questionnement, par l’objection, par la problématisation, elle apporte une résistance indispensable au développement de l’intelligence. Elle nous confronte ainsi à l’altérité, qui nous résiste et qui à ce titre, nous contraint à la remise en question et présente une forme d’adversité constructive.

C’est parce que le monde oppose des résistances et nous confronte à ce qui est autre qu’il est possible de se mouvoir, d’agir, de penser. L’oiseau ne pourrait pas voler sans la résistance de l’air, l’alpiniste grimper sans celle du rocher, la justice n’aurait pas lieu d’être si l’injustice n’existait pas, la bonté ne serait pas sans le mal qui lui résiste et inversement, comment dialoguerions-nous et penserions-nous si nous étions tous d’accord, si rien ne s’opposait à nous ?

Un certain degré d’adversité qui nous confronte à l’altérité est donc nécessaire à notre développement psychique et intellectuel. Il s’agit alors de savoir doser ce degré que nous-mêmes et les autres sommes capables de supporter. Il s’agit aussi de rendre cette adversité possible et constructive, un peu comme dans les arts martiaux : c’est seulement parce qu’il existe un certain équilibre entre les adversaires que la lutte peut se dérouler, ainsi on ne fera pas combattre un poids plume et un poids lourd. Un affrontement à mains nues n’a pas de sens face à des mains armées. Les forces en opposition doivent se correspondre et pouvoir s’équilibrer mutuellement sans quoi il n’y a que destruction et finalement disparition de l’altérité.

Le philosophe doit donc jouer de sa longueur d’avance sans écraser son partenaire, car il a beaucoup travaillé sur lui-même, il a exercé ses compétences argumentatives, il a beaucoup lu et pour le philosophe praticien il a en outre animé beaucoup d’ateliers et de consultations. Si avec tout cela il a en plus du talent, il se méfie de lui-même, car l’exercice de dialogue et de questionnement philosophique peut devenir trop déséquilibré. La maîtrise qu'il détient pourrait se retourner contre l'autre et contre lui. Le philosophe dose alors son travail comme le ferait un maitre d’art martial avec un débutant afin de le conduire à progresser. Ce dernier perçoit la différence de niveau, mais elle ne l’écrase pas.

Mais le problème se pose aussi pour le novice qui peut se laisser griser par certaines techniques et compétences philosophiques (argumentation, questionnement, analyse, problématisation…). On retrouve là encore ce genre de comportements dans les arts martiaux, les débutants veulent en découdre et sont attirés par le côté spectaculaire comme mettre KO un adversaire, le danger c’est qu’ils ne se maitrisent pas (les accidents dans les dojos sont en majorité dus à des débutants). Pour la pratique philosophique, c’est la même chose. Le novice peut faire mal et se faire mal.

Il est facile de comprendre ce rapport à l'altérité et au développement des capacités physiques dans le domaine des arts martiaux, mais c’est plus difficile de le faire dans le domaine de l'altérité et de l'exercice de la pensée dont souvent nous n’avons pas idée qu’elle se travaille tant son flux nous semble spontané, naturel, personnel. Pourtant elle est alors seulement remplie de préjugés, d’opinions qui ne nous appartiennent pas et que nous déversons sans recul. Le philosophe en dosant lui-même sa force et en se mettant à notre portée, nous apportera cette altérité/adversité qui constitue une nourriture pour l’esprit et contribue à le renforcer.

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