Le plaisir d'exercer son intelligence

LE PROBLÈME DE LA PHILO EN FRANCE

Dans notre pays, 80% d'une classe d'âge accède au bac. Il y a donc environ 60% de jeunes qui bénéficient d’un cours philosophie (car il n’y a pas de philo en bac pro). Malheureusement sur ces 60% qui ont fait de la philo, un très grand nombre en sont dégoutés par un enseignement qui ne pousse pas vraiment à réfléchir, mais plutôt à fabriquer des élites.

Il suffit de voir la méfiance que l’on suscite chez certains adultes quand on propose des ateliers philo. À lui seul le mot fait peur. Quand je demande pourquoi, il m’est souvent répondu que c’est lié à de mauvais souvenirs de la classe de terminale, un cours auquel les personnes ne comprenaient rien, où il fallait apprendre les idées des auteurs sans les questionner, où finalement la philosophie semblait déconnectée de la vie que l'on mène.

Pourtant dans la vie, on se pose tous des questions et spontanément on cherche des arguments pour y répondre. La philo part de ces questions qu'on se pose tous, mais bien sûr ensuite il y a du travail. C'est un peu comme la danse, on peut tous danser, bouger sur une musique, mais ensuite on peut aussi travailler ses mouvements et alors ça devient un art. La philosophie c'est pareil, un art de penser qu'on peut développer chacun à son niveau.

Dans cet article je voudrais combattre le préjugé qu’on a souvent à l’égard de la philo comme je tente de le faire quand je me déplace ici ou là au volant de mon camion pour animer des ateliers.

Quand je vais dans une médiathèque par exemple pour proposer un atelier, il y a déjà un écrémage parce que la plupart des personnes pensent que ça n'est pas pour elles, le mot philo leur fait peur, donc on se retrouve avec des participants qui ont un certain niveau d'instruction, mais qui n'en sont pas moins très inhibés.

À ceux qui osent venir, au début de l’atelier, je propose des exercices élémentaires, mais la seule perspective de se prononcer devant le groupe terrifie la plupart (sauf les grandes gueules qui au contraire aiment que les autres les regardent).

Donc il y a un premier gros travail de prise de conscience qu'est-ce qui empêche d'oser penser ? De quoi a-t-on si peur ?

Parfois quand je me balade, je vais interpeler des jeunes qui trainent par exemple sous un abri bus. Au début, ils me disent un truc du genre "la philo madame franchement, je vais vous dire, c'est un truc pour les malades mentaux!" et là je rigole et je commence à les titiller "qu'est-ce qu'il te posent comme problème les malades mentaux ?" "Tu les aimes ou tu ne les aimes pas?" etc., etc., et à chaque fois on se met à dialoguer et ils se prêtent au jeu et finalement ils philosophent. Je témoigne de certains de ces échanges dans d’autres articles sur ce site.

Donc par le dialogue vivant on peut se mettre à penser et à philosopher.

La pensée se travaille. Tout comme on exerce son corps, on peut faire des exercices pour penser avec plus de rigueur et de cohérence.

Je propose ici quelques exercices

ARGUMENTER, donner des raisons d’adhérer à une idée en s’appuyant sur une démonstration qui avance des preuves les plus objectives possible.

Cela veut-il dire qu’il n’y a pas de subjectivité, pas d’émotions dans un argument ? Je pense que non. On a souvent voulu séparer la raison et les sentiments, mais il me semble qu’ils entretiennent des liens étroits que je vais proposer d’examiner. Bien souvent, nous justifions ce que nous ressentons en cherchant des arguments rationnels pour l’appuyer. Par exemple, si nous n’aimons pas l’idée du mariage homosexuel alors généralement nous cherchons des arguments les plus rationnels possible qui le condamnent ou bien nous faisons l’inverse si nous aimons l’idée du mariage homosexuel. La plupart du temps, nous cherchons donc à soutenir une idée qui nous plait a priori.

Le problème si nous nous en tenons à ce type de fonctionnement c’est que nous risquons de tourner en boucle. Ainsi voit-on certaines personnes répéter sempiternellement les mêmes idées et chercher sans cesse ce qui peut confirmer ce qu’elles pensent déjà. Lorsque nous fonctionnons ainsi nous ne sommes pas capables de changer de point de vue, ce qui ne nous rend pas très intelligent.

Comment éviter ce piège ?

Pour ne pas rester enfermés dans notre subjectivité, nous pouvons utiliser quelques outils

QUESTIONNER : quand j’ai une opinion, je suis passif, je n’ai pas pris le temps de l’examiner. Je répète ce qui vient de ma famille, de la société ou du milieu dans lequel je vis. Si je pense, si philosophe, je deviens actif et je me questionne : D’où me vient cette opinion ? Est-ce que je peux l’étayer par un argument ? Quel est l’intérêt de la penser ? À quoi me sert-elle ? Qu’est-ce qu’elle dit de moi ? Est-ce qu’il n’y a pas un problème à la penser ? Et que pourraient penser d’autres personnes d’une telle idée ? la partageraient-elles ou pas ?

CRITIQUER : Quand j’ai une opinion, si je veux être actif et me mettre à penser au lieu de ressasser, mieux vaut que j’apprenne à la critiquer ce qui n’est pas facile. Penser c’est aussi savoir penser contre soi. Je peux par exemple essayer de me mettre à la place des autres. Si les autres critiquaient mon idée, quels arguments mobiliseraient-ils ? Si je suis pour le mariage homosexuel est-ce que je peux trouver un argument valable pour m’y opposer ? Si je suis contre le mariage homosexuel puis-je trouver également une bonne raison qui soutiendrait le pour ?

L’exercice de la critique bien que difficile est toujours très bénéfique, il nous rend toujours gagnant. En écoutant une critique qu’on nous adresse soit nous renforçons notre idée de départ en étant capables de contrer ce qui s’y oppose. Notre idée de départ gagne alors en profondeur. Soit en écoutant la critique, elle nous convainc et nous abandonnons notre idée de départ pour une meilleure idée. Dans les deux cas, notre esprit a gagné en souplesse (nous sommes capables d’envisager plusieurs points de vue) et en fermeté (nous savons pourquoi nous pensons ce que nous pensons et nous pouvons étayer nos idées).

EXEMPLIFER : Il arrive que nous ayons des idées creuses, nous nous contentons parfois de remplir notre cerveau de mots (peut-être parce que le vide nous inquiète, alors nous fabriquons un bruit intérieur, mais alors il s’agit de brouhaha pas de pensée). Pour éviter cela, il importe de vérifier si notre idée peut s’illustrer par un exemple, si elle s’incarne dans une situation précise. Par exemple si j’affirme qu’un enfant a besoin pour grandir d’un modèle masculin et d’un modèle féminin, qu’est-ce que j’entends par là ? Est-ce que je peux donner un exemple ?

SYNTHÉTISER : souvent nous bavardons, nous délayons, nous parlons longuement et nous perdons ceux qui nous écoutent. Si nous ne souhaitons pas les perdre et les enfumer, nous pouvons alors nous entrainer à aller à l’essentiel de notre propos en le synthétisant en une ou deux phrases. En repérant ses idées principales que nous voulons soutenir et les concepts principaux autour desquelles elles s’articulent.

PROBLÉMATISER : certes notre idée de départ a du sens, nous l’avons adoptée parce qu’elle nous plait et elle nous plait, car elle correspond à notre système de valeur (celui dont nous avons hérité de notre famille, du groupe social auquel nous appartenons et plus largement de notre culture), mais d’un certain point de vue cette idée pose nécessairement problème si on admet qu’il n’existe pas d’idée absolument vraie, incontestable. (On peut même contester que 2+2=4, car cela est vrai seulement en base décimale.) Problématiser c’est donc relever un problème que comporte notre idée et cela suppose de savoir la critiquer. Cela implique d’être capable de repérer une tension entre des idées qui s’opposent et qui sont pourtant également sensées. Par exemple, je peux affirmer que le travail nous permet de nous développer, il nous enrichit à la fois matériellement et spirituellement. Mais je peux dire aussi que le travail est une façon d’aliéner les populations, de les occuper et de les préoccuper pour qu’elles ne réfléchissent pas, pour qu’elles ne s’occupent pas de politique par exemple. Donc je peux poser le problème sous forme de question, le travail nous libère-t-il ou nous aliène-t-il ?

UN PEU DE JOIE DANS UN MONDE DE BRUTES

Quel est l’intérêt de pratiquer de tels exercices ? Nous faire parvenir à une joie puissante et autonome. Comment cela ?

Il n’est pas possible que nous n’éprouvions pas d’émotions tout simplement parce que nous sommes des humains, parce que nous sommes des créatures vivantes et pas des robots. Tout au long d’une journée, nous éprouvons quantité d’émotions plus ou moins intenses auxquelles nous prêtons plus ou moins attention.

Parmi les quatre émotions primaires que nous éprouvons (la tristesse, la colère, la joie, la peur) la joie est la plus riche, car elle augmente notre puissance d’exister comme disait Spinoza.

J’ai dit plus haut que la plupart du temps ce que nous pensons est lié à nos émotions. Mais il y a deux façons de lier pensée et émotions. 1°nos émotions nous dominent, nous les subissons et nos pensées ne sont que l’émanation de cette domination. 2°en les questionnant, et en prenant le temps de les examiner, nous comprenons d’où viennent nos émotions et les pensées qui y sont liées. Cette compréhension nous permet de prendre du recul et elle procure en elle-même un plaisir de l’esprit. Tout comme nous éprouvons du plaisir quand notre corps s’exerce et est en mouvement nous en éprouvons dans l’exercice de notre esprit.

Objection ! Lorsque nous exerçons notre esprit, nous éprouverions du plaisir ! Mais cela demande un effort et l’effort est pénible à fournir en quoi donnerait-il du plaisir ? Ce qui procure du plaisir, c’est bien plutôt de ne rien faire ou bien de manger un bon plat, boire un verre, faire l’amour, danser au son de la musique ou de partir en vacances et ne penser à rien.

L’objection n’est pas valable car : - d’abord tous les efforts ne sont pas pénibles, quand on danse, quand on fait l’amour, quand on part en vacances et même quand on mange ou qu’on boit on fournit des efforts. C’est la perception du sens que nous donnons à l’effort qui nous le rend plus ou moins pénible. Quand nous nous sentons obligés, généralement nous n’aimons pas l’effort, mais si nous le choisissons parce que nous savons qu’il nous donne du plaisir, nous le fournissons volontiers. Le problème de l’éducation c’est qu’elle ne nous a pas fait goûter au plaisir de l’effort de construire sa réflexion et comme nous ne l’avons jamais éprouvé nous pensons qu’il n’existe pas, nous imaginons que penser avec rigueur c’est nécessairement pénible.

- Ensuite, bien sûr que la réflexion n’est pas la seule source de plaisir ! Mais c’est la source de plaisir qui nous rend le plus autonomes. Lorsque nous éprouvons du plaisir et de la joie en buvant, en mangeant, en faisant l’amour, en dansant, en sentant un parfum, à chaque fois ce plaisir est lié à une cause extérieure, le bon plat, la boisson, la personne que nous aimons, etc. Dans tous ces cas, nous sommes dépendant d’une cause extérieure (ce qui n'est pas un problème tant que nous n'en devenons pas dépendants). Mais lorsque nous exerçons notre esprit, la cause du plaisir est intérieure à l’esprit. Mis à part la maladie qui nous fait perdre nos facultés mentales, rien ne peut nous enlever la faculté d’exercer notre esprit. Et si jamais ce dernier est définitivement obscurci, nous ne sommes plus conscients de ce qui nous arrive pour en souffrir.

Les plaisirs que nous éprouvons sous l’effet d’une cause extérieure peuvent aussi nous plonger dans de profonds déplaisirs, car nous pouvons devenir dépendants de cette cause extérieure. À l’instar de l’alcoolique qui ne peut plus se passer de sa bouteille, du fumeur qui ne peut plus se passer de ses cigarettes, de l’amoureux passionnel qui éprouve un besoin fusionnel de l’être aimé nous basculons dans l’addiction. Nous sommes dominés, comme si notre penchant pour la boisson, le sexe ou les réseaux sociaux avait pris le pas sur tout notre être. Nous souffrons alors de crises de manque et ce n’est plus de la joie que nous éprouvons, mais de la douleur, de la colère, de la tristesse. Nous devenons impuissants. Au contraire lorsque nous éprouvons la joie de penser nous ne sommes dépendants d’aucune cause extérieure, nous ne pouvons pas souffrir de crise de manque, nous ne sommes pas dominés. Ainsi voit-on certains détenus ou prisonniers politiques capables de résister aux conditions très dures de leur détention, aux humiliations mêmes grâce à la force de leur esprit, qui garde une part de son pouvoir malgré les nombreuses souffrances qu’occasionnent ces situations. Seuls, abandonnés, il nous est encore possible d’exercer notre âme à penser, à entretenir un dialogue avec elle-même et à en éprouver de la joie. On peut penser au philosophe Boèce enfermé dans la prison de Pavie. Tandis qu’il se sait condamné à mort il écrit son ouvrage Consolation dans lequel c’est la muse Philosophie qui dialogue avec lui et lui apporte la sérénité.

Sans en arriver à ces extrémités, voici donc comment et pourquoi, il est possible de pratiquer quotidiennement des exercices de réflexion.

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