PHILOSOPHIE DU CARE ET PHILOSOPHIE OCCIDENTALE


D’un côté une philosophie du Care qui nous a invités à diriger nos regards sur des attitudes qui impliquent attention à l’autre. Des attitudes généralement attribuées aux femmes : soin des enfants, des personnes malades et fragiles, en souffrance. Un souci de l’autre qui ne relève pas d’actes ou d’oeuvres spectaculaires, héroïques et glorieux tels que l’histoire les retient, mais une attention plus discrète, plus quotidienne, une attention zélée sans quête reconnaissance et d’honneurs.

De l’autre côté une philosophie occidentale, celle du dépassement de soi, de la quête de vérité poussée parfois jusqu’au romantisme, où l’individu prouve sa valeur par son exceptionnel génie tels les grands penseurs comme Socrate, Platon, Aristote, Spinoza, Hegel, Schopenhauer, Nietzsche, Wittgenstein, etc. Une philosophie aux vertus souvent viriles, celles du combat agonistique qui s’accompagne d’une glorification paradoxale de l’individu puisqu’elle passe par son abnégation face à cette quête d’absolu, jusqu’au tragique parfois.

D’un côté le Care, la sagesse dévouée et anonyme. Elle se soucie des émotions, des besoins passe par l’attention tranquillisante, de l’autre côté une recherche de vérité qui prétend ne pas se soucier de la personne qui l’incarne, mais qui en retient pourtant le nom dans le grand panthéon des bibliothèques.

Souci de la personne ou bien souci de la pensée et de la vérité ? Il faut choisir proclament certains comme si l’un excluait radicalement l’autre. Comme si on ne pouvait prendre soin à la fois de celui qui pense et de la pensée en lui.

Il est vrai que le Care comme tout mouvement de pensée peut se perdre dans des dérives. Le souci de l’autre peut se caricaturer en laisser-faire, laxisme d’où l’exigence qui nous élève au-dessus de nous-mêmes disparaît, c’est alors l’exacerbation de l’individualisme. La pensée qui implique détachement et prise de distance risque aussi de ne pas se déployer si l’on se contente d’être attentif aux besoins et aux désirs d’expression de l’enfant sans l’inviter à les observer, les questionner, les frustrer parfois. On risque de faire de lui une personne narcissique, autocentrée couverte d’un vernis plus ou moins épais de politesse. La bienveillance peut aussi dissimuler des intentions plus obscures, elle peut se limiter à une façon de se donner bonne conscience, tout en se débarrassant de l’autre ou en tentant de l’amadouer, de le contrôler. Ce mot à la mode cache trop souvent une complaisance hypocrite et il est souvent creux. En atelier philo, il peut conduire les enfants à simplement s’exprimer sans les inviter à travailler leur pensée, sans leur montrer comment il est possible de prendre une distance critique et ne pas croire à tout ce qui nous passe par la tête.

Mais plutôt que de se débarrasser du mot bienveillance sous prétexte de ses mauvais usages, ne vaut-il pas mieux s’efforcer de lui redonner son sens ?

D’un autre côté la philosophie occidentale exige une quête de l’universel, elle est recherche de la vérité, c’est ce qui fait sa grandeur. Généralement, elle se soucie de la pensée et pas de celui qui pense au risque de se désincarner et de constituer un refuge pour ceux qui se fuient.

Quant à ceux et celles qui s’inspirent du modèle de Socrate, au nom de la critique de la bienveillance hypocrite, des mensonges sophistiques, il leur arrive de caricaturer le philosophe en tombant dans la malveillance et la violence des propos qui blessent. L’ironie socratique se transforme en amers et grinçants sarcasmes. À force de traquer la complaisance des autres, on finit par se croire au-dessus du troupeau et l’on ne voit plus sa propre complaisance. La suffisance, la morgue sont d’autres refuges. Et le désir d’en découdre font retomber dans l’individualisme celui ou celle qui se croit tout-puissant. La violence entraine la violence. Et pour éviter les échanges gnangnans et bisounours, on bascule dans le combat de coqs. Bien sûr on prétend aimer le chemin et pas le but, avoir le goût de la performance et pas celui de gagner.

Alors critiques stériles, combats à coup d’exclusions, de blocage, de morgue hautaine, ou bien dialectique sur le plan des idées et capacité de recul et de remise en question sur le plan des personnes qui les portent ?

Souci de la personne ou bien souci de la pensée et de la vérité ? Et si les deux ne s’excluaient pas, et s’il fallait se soucier de la pensée autant que de la personne qui porte cette pensée. Lorsqu’une femme accouche, elle va vivre des moments d’une grande intensité, à la fois joie exaltante et souffrance physique, des moments de mise à l’épreuve. Alors la sage-femme prend soin d’elle. Elle la met dans les conditions pour que tout se passe au mieux. Il en va de même pour celui qui fait accoucher les esprits, souvent cela est difficile et il faut parfois, manipuler, forcer un peu, mais tout cela n’est possible que parce que dans le fond on sait qu’il y a attention et respect.

Enfin n’oublions pas que tout philosophe soyons-nous nous sommes aussi des êtres corporels, faits de chair et d'os, d’émotions, d’hormones, produits d’une histoire singulière, pris dans toutes sortes de déterminismes. Il importe de prendre cela en compte en soi-même et chez les autres si nous voulons nous donner la chance de nous élever un peu et de nous rejoindre même de façon critique et dialectique, sur le plan de la raison.

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