LES FONCTIONNEMENTS DE GROUPE ET LA PENSÉE. PHILOSOPHER DANS LES QUARTIERS.

Pendant l’été on m’a proposé de travailler dans des quartiers pour faire des « maraudes philosophiques ». L’idée c’est d’aller à la rencontre des jeunes et d’établir des dialogues avec eux. J’aime bien les défis et je sais que me bousculer un peu m’a généralement beaucoup appris et fait progresser, alors j’ai sauté sur l’occasion.

Accompagnée tantôt d’un ami bibliothécaire, tantôt d’un ami metteur en scène nous arpentons ainsi les cités HLM de Saint-Claude ans le Jura et de Besançon dans le Doubs. Dans ces deux villes, ces quartiers sont connus sous un même nom évocateur : le petit Chicago.

Depuis quelques années, je me mets dans la peau de Socrate. Je vais à la rencontre des personnes et les questionne pour connaitre leurs pensées. Ce n’est pas simple, car en général nous ne savons pas trop ce que nous pensons, nous répétons des idées entendues ici ou là. Nous les avons adoptées, car elles nous rassurent en nous apportant un semblant de certitude. Nous nous y agrippons souvent faute de mieux. Ce fonctionnement cognitif n’est pas propre aux dogmatismes religieux, on le trouve dans tous les milieux sociaux et culturels. C’est une tendance de l’esprit humain à laquelle nul n’échappe.

L’exercice proposé consiste à ne pas se contenter de ces certitudes qui rassurent, mais de prendre le temps de les questionner, de comprendre, leur origine, leur fondement, leurs conséquences, leurs limites, de les critiquer aussi et de les problématiser.

Il s’agit d’un entrainement qui implique certaines attitudes : concentration, écoute, patience, remise en question, acceptation de la frustration, capacité à laisser place au silence pour laisser émerger des pensées nouvelles.

Un grand nombre d’obstacles viennent entraver le chemin. Tenter de les lever fait partie de la tâche du praticien philosophe et pour cela il ou elle se met à l’épreuve de lui-même ou d’elle-même.

Dans les quartiers, la première difficulté consiste à se faire accepter par le groupe. Généralement personne à part la police, ne s’approche de ces jeunes dont la mine est parfois patibulaire. Aussi lorsque nous allons à leur rencontre leur attitude oscille entre étonnement et méfiance.

Quand le dialogue commence à s’établir, il s’agit alors d’installer un rythme avec des silences nécessaires au questionnement de chacun. Ce n’est pas facile tant nous avons l’habitude de nous précipiter, de combler les vides par des propos sans contenus, par des blagues ou des vannes pour amuser la galerie.

Il y a quelques jours la discussion tourne autour de la colère. Assez souvent les jeunes de ces quartiers manifestent une colère et ils sont prêts à raconter toutes les raisons qu’ils ont d’être en colère. Mais pour une fois je leur propose de changer d’angle en posant la question : quel est l’intérêt de se mettre en colère ?

Il faudrait pouvoir laisser un peu de temps pour que chacun puisse forger une hypothèse dans sa tête. Mais l’habitude, ici comme ailleurs, c’est de réagir plus que de réfléchir.

Des idées émergent pourtant, l’intérêt de la colère propose Djamal (le leader du groupe) c’est qu’elle permet de dire non. Un autre jeune propose que l’avantage c’est que lorsqu’on est en colère on fait peur aux autres. Je résume ici l’essentiel des propos, car tandis que je tente de canaliser la réflexion tout un jeu d’influence se joue entre le leader du groupe, l’ami qui m’accompagne et moi-même.

Un jeune me qualifie de « prof ». Cela ne va pas en faveur de l’exercice, car ici les profs sont plutôt mal perçus, les difficultés scolaires ont laissé des traces. Or animer un atelier suppose d’exercer une autorité, non pas pour imposer des idées, mais pour questionner et pousser à penser, pour garder le fil de la discussion et pour canaliser les énergies. Il n’est pas facile d’exercer cette autorité, car elle est généralement mal perçue, elle est confondue avec l’abus de pouvoir et elle implique d’accepter une forme de frustration que personne n’apprécie d’emblée. Mais pour avoir animé déjà beaucoup d’ateliers, je sais qu’en ne me laissant pas impressionner par ce genre de critiques, au bout d’un moment les personnes comprennent l’importance de tenir ce cadre fermement, il autorise l’exercice de la pensée.

Ce jour-là, les moteurs de scooter vrombissent et c’est toujours l’agitation qui l’emporte. Toutefois un jeune homme qui était resté jusqu’ici silencieux et attentif propose l’idée que l’avantage de la colère c’est qu'elle donne de la détermination. L’idée me semble juste et nous pourrions encore la questionner pour aller plus loin : qu’est-ce qui fait qu’elle donne de la détermination ? La colère est-elle active ou passive ? La colère est-elle indispensable pour se déterminer ?

Malheureusement je ne peux poser aucune de ces questions, en effet à peine ce jeune homme a-t-il prononcé cette phrase que tout le groupe éclate de rire. Rire que je ne partage pas. Le jeune homme qui vient de parler est prénommé « Dumbo ». À cause de ses oreilles décollées, on le compare à l’éléphant d’un dessin animé.

Les rires ont fusé, parce que jusqu’ici il n’avait rien dit et le contenu de son propos a surpris. Les rires ont été appuyés par le leader qui a repris la main à ce moment-là.

Je ressens alors une colère parce que ce jeune homme a eu une idée qu’il ne sera plus possible de creuser, parce qu’il devient impossible que la pensée continue à se déployer. Notre esprit est si facilement diverti, quelques éclats de rire et nous ne savons plus ce que nous disions. Quelques éclats de rire et nous voilà tous pensant la même chose au même moment, ou nous sentant obligés de le faire. D’ailleurs si on ne le fait pas on est vite qualifié de pisse-froid ou d’austère rabat-joie. Si l’on tient à être accepté, mieux vaut devenir rieur parmi les rieurs. C’est ce que fait Dumbo pour ne pas avoir l’air bégueule.

Dans la suite de la discussion, le jeune Djamal, me donne son explication. « Vous savez Madame, entre nous, on est sans pitié » me dit-il « je pense que cela va éduquer Dumbo. Il va comprendre qu’il ne doit pas craindre les moqueries ».

En effet si Dumbo a un caractère assez fort il ne les craindra pas. Souhaitons-lui alors d’avoir l’occasion d’affermir sa pensée, de connaître la joie de sentir son esprit s’exercer, cette émotion active et puissante, surpasse la crainte triste et passive d’être exclu du groupe. Et la joie plus discrète n’a pas nécessairement besoin d’éclat de rire pour se manifester.

Quant à moi, j’en tirerai une leçon et une prochaine fois, je m’appuierai sur ce que m’indique ma colère pour me déterminer et trouver l’énergie rusée d’empêcher de tels rires quand ils ne recentrent pas la pensée, mais la dispersent ou bien de choisir de tranquillement partir. Peut-être ce jour-là n’ai-je pas su laisser ma colère me donner la détermination qui s’imposait. Merci, Dumbo pour ton idée

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