QUAND LA PHILOSOPHIE DE RUE RENCONTRE L'ESPRIT ACADÉMIQUE
- 1 juil.
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UNE RENCONTRE IMPRÉVUE
Lundi dernier, avec quelques membres de l’association 1001 idées qui cherche à promouvoir la philosophie dans la cité, nous nous postons à l’entrée d’un parc parisien. Notre pancarte annonce : « Venez dialoguer, philosopher avec nous. C’est gratuit. »
Comme chaque fois que nous faisons cette expérience, certains passent leur chemin en accélérant légèrement le pas, d’autres nous adressent un sourire embarrassé avant de prétexter une urgence, mais quelques-uns acceptent de s’arrêter un moment. Nous ne savons jamais qui viendra, ni où la conversation nous mènera.
Ce soir-là, une femme d’un certain âge s’approche de nous. Avant même que nous ayons échangé une idée, elle me demande quels sont nos titres et nos diplômes.
FAUT-IL UN DIPLÔME POUR PENSER ?

Nous sourions, et je lui demande s’il faut un diplôme pour questionner ses concitoyens. Depuis des années, nous essayons de montrer que la philosophie est une pratique qui ne se réduit pas à son enseignement académique. Non que les diplômes soient sans valeur, mais ils ne garantissent pas à eux seuls la qualité d’une pensée. Ils attestent d’un parcours, mais ils ne dispensent pas d’examiner ce que l’on dit.
Mais dans le monde d'où semble venir notre interlocutrice, on ne sourit pas de l’autorité : on s’incline.
Nous lui expliquons que nous nous inspirons de Socrate et que notre ambition n’est pas d’impressionner qui que ce soit avec nos titres, mais de penser ensemble. Cette réponse ne fait qu’aggraver notre cas. Elle parle beaucoup, écoute peu, ne répond pas aux questions et revient sans cesse à ce qu’elle semble considérer comme les véritables garants de la pensée : les auteurs.
Chaque fois que je tente de revenir sur une idée qu’elle vient d’énoncer pour en éprouver la cohérence, en chercher les présupposés ou la questionner, elle me lance un regard dur. Le ton finit par devenir agressif. Pourtant, philosopher consiste aussi à suspendre un instant le discours pour regarder ce qui vient d’être dit. Mais on n’interrompt pas un récitant en plein office.
QUAND LA QUESTION DEVIENT UNE MISE EN CAUSE
Je tente en vain de lui montrer que nous cherchons moins à transmettre un savoir qu’à exercer une pensée.
Peut-être est-ce cela qui rend parfois la pratique philosophique si irritante : elle ne se contente pas d’écouter un discours, elle l’arrête, le reprend, l’examine. Ce qui est adressé comme une simple question peut alors être vécu comme une mise en cause.
Et il arrive que la colère surgisse à cet endroit : quand l’image que l’on a de soi se trouve brusquement déplacée. On se croit du côté de la pensée, de la culture, de l’engagement et des causes justes, et l’on se découvre, sous l’effet du dialogue, en train de parler beaucoup, d’écouter peu, d’invoquer des références sans répondre aux questions. Ce n’est pas agréable à voir. La colère peut alors devenir une défense : non seulement contre l’autre, mais contre ce que la situation nous révèle de nous-mêmes.
Notre interlocutrice n’apprécie pas davantage les explications que les questions. Le ton s’envenime, et je dois reconnaître que je sens moi-même la moutarde commencer à me monter au nez.
Déstabiliser l’autre en le questionnant implique aussi de prendre le risque d’être soi-même déstabilisé par sa réaction.
PENDANT CE TEMPS DEUX FEMMES RÉELLES
Stéphane prend le relais, sans davantage de succès. Nous préférons alors élargir la conversation et solliciter d’autres passants. Deux jeunes femmes s’arrêtent. Le groupe se divise en deux.
Notre première interlocutrice nous a entretenus de la condition des femmes, des rapports de domination et des femmes racisées. Pendant ce temps, à quelques mètres d’elle, se tiennent justement deux jeunes femmes, l’une togolaise, l’autre marocaine. La première dirige un laboratoire et nous raconte qu’il lui arrive encore de devoir s’imposer face à certains chirurgiens qui ont du mal à reconnaître son autorité. Nous lui demandons ce qui lui permet malgré tout de tenir sa place. Elle répond : l’exemple de sa mère.
Cette réponse nous occupe un moment. Peut-être les femmes ne transmettent-elles pas seulement des idées, mais aussi une manière d’habiter le monde, d’observer, de s’impliquer et de se tenir debout. Peut-être qu’une femme qui ose, qui observe, qui se positionne fermement, invite d’autres femmes à oser à leur tour.
QUAND LA THÉORIE OUBLIE LE RÉEL
Ce qui me frappe, c’est que notre première interlocutrice ne manifeste pas la moindre curiosité pour cette conversation. J'essaie de l'interpeller, mais elle continue à chercher des références sur son téléphone. Les femmes dont elle parle sont pourtant là, devant elle, à portée de voix. Elle théorise sur la condition des opprimées, ce qui peut donner un beau rôle, une belle hauteur morale, une posture impeccable dans le grand théâtre des causes justes. Mais passer de la théorie à la pratique, manifester un minimum d’intérêt pour les personnes réelles qui se trouvent là, semble beaucoup plus difficile.
Les idées cessent alors d’être des outils pour observer le monde ; elles deviennent un monde parallèle plus confortable à habiter.
LE MOT DE PASSE DES RÉFÉRENCES
Les références jouent d’ailleurs un rôle assez amusant. Lorsque notre collègue Sabine cite Manon Garcia, notre interlocutrice lui adresse enfin un large sourire. Le mot de passe est trouvé. Nous lui demandons alors ce qu’elle retient particulièrement de cette autrice, mais la réponse reste évasive. Judith Butler produit un effet convenable. Simone Weil nous fait perdre quelques points. Élisabeth Badinter nous permet de remonter dans l’estime générale. Lorsque je cite Socrate et saint Augustin, je comprends immédiatement que je viens de commettre une faute de goût.
Elle nous dit alors qu’elle a écrit des livres, qu’elle a été journaliste pour un grand quotidien, qu’elle a enseigné et formé des professeurs. Elle parle depuis une longue familiarité avec les lieux où le savoir se transmet, se valide et se reconnaît.
DEUX MANIÈRES DE PHILOSOPHER
Cela rend la scène d’autant plus intéressante. Ce n’est donc pas quelqu’un d’étranger au monde du savoir qui se méfie de la philosophie de rue, mais quelqu’un qui connaît les codes du monde intellectuel et semble précisément ne pas comprendre qu’on puisse philosopher autrement : sans chaire, sans programme, sans public déjà acquis, sans bibliothèque posée entre soi et les autres.
Je comprends mieux pourquoi elle tenait tant à nous demander nos diplômes. Dans certains milieux, la pensée doit d’abord montrer ses papiers. Elle doit venir munie de titres, de livres, de fonctions, de références. Elle doit pouvoir dire d’où elle parle avant même de montrer ce qu’elle pense.
Or notre démarche repose sur un geste inverse : inviter des inconnus à s’arrêter, poser des questions simples, examiner ce qui se dit pour l’approfondir et le problématiser et risquer d'être déstabilisé en déstabilisant. Pour qui vient d’un monde où le savoir est garanti par des institutions, cette vulnérabilité pleinement assumée peut sembler suspecte et peut-être même inconvenante.
QUAND LA CONNAISSANCE ÉVITE LE DIALOGUE
Cette rencontre est révélatrice d’un certain rapport au savoir dans notre pays. Il existe un milieu où l’on cesse parfois de penser pour se contenter de se reconnaître. On y échange des noms d’auteurs comme d’autres des poignées de main. Les références deviennent des signes d’appartenance. Dans ce régime-là, la connaissance peut même finir par faire obstacle à la pensée. Non parce qu’il faudrait mépriser les livres ou les auteurs, mais parce que le savoir accumulé sert parfois à éviter l’épreuve du dialogue. On cite, on classe, on situe, on légitime ; mais on ne répond pas à la question posée. Le nom propre remplace l’examen, la référence protège de l’objection, et le discours continue son chemin sans se laisser interrompre.
LA PENSÉE COMMENCE QUAND LE DISCOURS ACCEPTE D'ÊTRE ARRÊTÉ
Or philosopher suppose l’inverse : accepter d’être arrêté dans sa phrase, ramené à ce qu’on vient de dire, invité à en examiner la cohérence, les présupposés, les conséquences. Ce n’est pas très confortable et c’est même souvent désagréable. Mais sans cette exposition à l’autre, il ne reste plus qu’un échange de monologues, plus ou moins érudits, plus ou moins brillants, où chacun vérifie surtout qu’il appartient au monde qui le valide. La citation remplace alors le questionnement, et le souci de la reconnaissance finit par prendre la place de la pensée.





























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