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Dialogue

L'ALTÉRITÉ N'EST PAS UNE RICHESSE

La philosophie dans la cité est souvent pensée comme une offre culturelle qu’il faudrait rendre accessible à tous. Mais la rendre accessible ne signifie pas la rendre inoffensive : un vrai travail philosophique suppose un examen qui questionne et déstabilise, sans garantir ni le confort ni le succès.

L'ALTÉRITÉ N'EST PAS UNE RICHESSE

Philosopher dans la cité : une pratique qui peut mal se passer

Rendre accessible n’est pas rendre philosophique

La philosophie dans la cité est souvent pensée sur le modèle de l’offre culturelle. Il s’agirait de la rendre « accessible », de l’apporter à ceux qui en seraient privés, de proposer un espace accueillant où chacun pourrait s’exprimer et repartir satisfait. Personne ne semble pouvoir s’opposer à un tel projet : qui refuserait de démocratiser la philosophie?

Mais c’est ce consensus qui peut nous alerter. Une formule que tout le monde approuve d’avance finit généralement par ne plus rien penser. Elle rassemble parce qu’elle évite soigneusement de dire ce qui pourrait diviser.

Or rendre la philosophie accessible ne signifie pas la rendre inoffensive. Une conversation agréable, un échange d’opinions ou une présentation claire de quelques doctrines peuvent avoir leur intérêt, mais cela ne suffit pas à produire un travail philosophique. Ce qui distingue celui-ci, c’est qu’un examen a lieu : une affirmation est questionnée, un présupposé rendu visible, une contradiction apparaît, une certitude cesse de tenir toute seule.

Un tel examen ne garantit ni le confort ni le contentement. Il peut ne rien produire. Il peut rencontrer le refus, l’ennui ou l’incompréhension. Il peut également devenir brutal, stérile ou complaisant. Il peut échouer parce que l’interlocuteur refuse d’entrer dans le jeu, mais aussi parce que celui qui prétend conduire l’examen ne parvient pas à le rendre possible.

La philosophie dans la cité ne se distingue donc pas de l’animation culturelle parce qu’elle serait plus savante, elle s’en distingue par ce qu’elle met en jeu. Elle doit pouvoir ne pas réussir.

L’altérité n’est pas un bien à consommer

Le discours contemporain traite volontiers l’altérité comme une valeur. La différence serait une « richesse » et la rencontre un « enrichissement ». Ces expressions paraissent généreuses, mais elles font de l'autre une ressource au lieu d'en faire une altérité.

Dire que l’autre m’enrichit, c’est encore le rapporter à moi. Il devient un élément pour mon développement, une expérience supplémentaire que je peux intégrer à mon économie personnelle. Je l’accueille à condition qu’il m’apporte quelque chose.

Cette célébration de la différence masque également un tri. L’altérité que nous déclarons enrichissante est généralement une altérité supportable : une autre culture qui nous intrigue, un point de vue inattendu, une singularité qui anime la conversation. Nous pensons moins volontiers à celui qui nous agace, nous méprise, nous résiste ou défend des convictions que nous jugeons absurdes ou révoltantes.

L’autre n’est pourtant pas seulement celui dont la différence élargit mon horizon. Il est aussi celui qui refuse mon cadre, celui que je ne comprends pas, celui dont je ne peux rien tirer, celui dont la présence ne débouche sur aucune réconciliation.

L’altérité n’est donc pas une richesse par définition. Elle peut devenir féconde, mais elle peut aussi demeurer opaque ou produire un conflit sans issue. Elle est d’abord une condition de la rencontre : sans une extériorité qui me résiste, je ne rencontre que ce que je savais déjà accueillir.

Une condition n’a pas à être valorisée. Le vide est la condition du saut, mais il n’est pas pour autant une valeur du saut. De même, l’altérité rend la rencontre possible sans en garantir le bénéfice.

Les échecs de la philosophie dans la rue

Il y a d’abord les passants qui ne veulent rien savoir. Certains détournent le regard, répondent avec mépris ou soupçonnent une entreprise de manipulation. Leur refus peut être fermé ou caricatural.

Un jour, une personne rencontrée dans la rue m’a demandé quels étaient mes diplômes. J’ai tenté de déplacer la discussion vers le contenu de mes questions, mais l’échange n’a pas pris. Dans la rue, je ne peux pas exiger que mon autorité soit reconnue au seul motif de mes titres ou de mon expérience. Elle doit se vérifier dans la manière dont je conduis l’examen, dont je rends mes interventions compréhensibles et dont je parviens à inviter l’autre à entrer dans un dialogue philosophique.

Mais je dois également reconnaître que les remarques méprisantes de cette personne ont eu raison du détachement que je prône pourtant. Je ne suis pas parvenue à transformer l’affrontement en objet d’examen. La situation est restée prise dans un face-à-face personnel : elle contestait ma légitimité, et je défendais implicitement ma position.

Cette rencontre a échoué. Je n’ai pas réussi à faire apparaître un tiers qui aurait permis de déplacer le conflit entre deux personnes vers l’examen de ce qui était affirmé. La raison n’a pas acquis, dans cet échange, l’autorité qui aurait pu donner au dialogue sa légitimité.

Il existe aussi un échec moins spectaculaire : celui de la discussion plaisante. Il m’est arrivé de conduire des échanges agréables, vivants, parfois drôles, où personne n’a pourtant été amené à réexaminer quoi que ce soit. Chacun a parlé, chacun a écouté, et chacun est reparti avec ses idées à peu près intactes.

Ces moments ne sont pas nécessairement inutiles. Mais je ne peux pas les appeler philosophiques uniquement parce qu’ils se sont déroulés sous une pancarte annonçant de la philosophie. La frontière entre l’examen et l’animation ne passe pas seulement entre ma pratique et celle des autres, elle traverse ma propre pratique.

Qui tient le cadre?

Le travail philosophique exige un cadre. Il faut distribuer la parole, interrompre certaines réponses, demander une définition, refuser une digression, revenir sur une contradiction. Sans cette exigence, le dialogue se disperse facilement dans la juxtaposition des opinions et l’exercice de la raison se perd.

Mais le cadre n’est jamais totalement neutre, il est tenu par quelqu’un. La raison constitue un tiers auquel les interlocuteurs se soumettent ensemble, ce n’est ni ma vérité contre celle de l’autre, ni son ressenti contre mon autorité. Une affirmation doit pouvoir être examinée indépendamment du statut de celui qui la formule. Il faut demander : cette idée est-elle cohérente? Que présuppose-t-elle? Est-elle compatible avec les autres affirmations de la personne?

Cette référence au logos permet de distinguer l’examen du simple rapport de forces. Pourtant, le logos ne descend pas seul sur une place publique pour distribuer la parole et désigner les contradictions. Quelqu’un interprète ce qu’exige la raison dans la situation concrète. Ce quelqu’un, dans les dialogues que je propose, c’est moi.

Lors d’un atelier à Poitiers, un participant a voulu prendre la direction de l’échange. Il ne se contentait plus de répondre ou de questionner une idée ; il cherchait à imposer sa propre manière de conduire le dialogue, tout en défendant des convictions qu’il souhaitait faire prévaloir. Je l’ai interrompu et j’ai repris la main.

Ce recadrage était sans doute nécessaire. Un dialogue ne peut pas être dirigé simultanément selon plusieurs règles incompatibles. Mais cet épisode révélait aussi une asymétrie que les discours généreux sur la réciprocité préfèrent souvent dissimuler. J’ai décidé que son intervention troublait le cadre plutôt qu’elle ne l’améliorait. J’ai interprété son geste comme une tentative de prise de pouvoir et non comme une transformation possible de la méthode.

Le praticien et le passant prennent donc tous deux un risque, mais ils ne risquent ni la même chose ni dans les mêmes conditions. Le passant peut voir une conviction ébranlée, être interrompu ou découvrir publiquement une incohérence. Le praticien risque de mal conduire l’échange, de se tromper dans son interprétation ou de faire passer son propre besoin de maîtrise pour une exigence de méthode.

La dissymétrie n’est pas en elle-même une faute. Un enseignant, un médecin, un arbitre ou un chef d’orchestre n’exercent pas leur fonction depuis une position identique à celle des autres. La légitimité du praticien ne repose donc pas sur l’absence de pouvoir, mais sur l’usage qu’il en fait, sur la clarté des règles qu’il applique et sur sa capacité à rendre cet usage examinable.

La méthode doit compter davantage que celui qui la conduit

Une confiance minimale est évidemment nécessaire pour que le dialogue ait lieu. Personne n’accepte de rentrer dans le jeu s’il soupçonne que le questionneur cherche seulement à le manipuler, à l’humilier ou à exhiber sa supériorité. Mais la confiance décisive ne devrait pas porter principalement sur la personnalité du praticien. Elle devrait porter sur la méthode elle-même.

Faire confiance à une personne, c’est croire en ses intentions, sa compétence, sa bienveillance ou sa valeur morale. Cette confiance reste fragile, parce qu’elle dépend de perceptions subjectives, d’affinités et d’impressions qui peuvent se renverser rapidement.

Faire confiance à une méthode signifie autre chose. Cela consiste à admettre que l’examen rigoureux de ce que nous affirmons possède une valeur, même lorsqu’il devient inconfortable. Il faut accepter certaines règles : répondre aussi précisément que possible, expliciter ses présupposés, distinguer ce que l’on sait de ce que l’on suppose, suivre un raisonnement jusqu’à ses conséquences et consentir à reconnaître une contradiction lorsqu’elle apparaît.

Cette confiance est procédurale plutôt que personnelle. Le questionneur ne demande pas qu’on le croie. Il doit au contraire rendre chaque étape vérifiable : montrer sur quelle réponse il s’appuie, expliquer pourquoi il revient sur un mot, permettre à l’interlocuteur de contester une reformulation ou une inférence. Sa légitimité ne réside pas dans son charisme, son prestige ou sa sagesse supposée, mais dans sa fidélité à une démarche dont les règles peuvent être examinées par tous.

Il m’arrive ainsi de proposer à un participant de prendre ma place et de conduire lui-même le dialogue. Souvent, il découvre la difficulté de l’exercice : écouter tout en analysant, distinguer l’essentiel de l’accessoire, interrompre sans humilier, maintenir une question commune et résister à la tentation d’imposer ses propres convictions. Il finit alors par me rendre la conduite de l’échange.

L’enjeu est donc de transférer progressivement la confiance accordée à la personne vers la pratique elle-même. Comme dans l’apprentissage d’un art martial, le maître peut d’abord servir de repère, mais la valeur du geste ne dépend pas finalement de sa personnalité. Elle tient à la justesse de la technique, à sa cohérence et à la discipline qu’elle exige.

Moins le dialogue dépend du philosophe comme individu, plus il devient universel. Ce qui importe n’est pas de savoir si celui qui interroge est admirable, vertueux ou sympathique, mais s’il conduit l’enquête avec suffisamment de rigueur pour que chacun puisse en vérifier le cheminement.

La provocation : un pari

L’examen philosophique rencontre une limite que les dialogues de Platon exposent sans la résoudre : on ne peut pas contraindre quelqu’un par la raison à accepter l’autorité de la raison.

Calliclès finit par ne plus répondre véritablement. Euthyphron s’en va. Thrasymaque participe à contrecœur. Socrate peut montrer une contradiction à celui qui accepte de répondre, mais il ne peut pas démontrer à celui qui refuse le jeu qu’il devrait y entrer.

La provocation peut intervienr à cet endroit. Une question abrupte, une interruption ou une ironie peuvent arracher quelqu’un à une parole automatique. Elles produisent un arrêt, une surprise, parfois une irritation. Elles ouvrent éventuellement un espace dans lequel l’examen devient possible.

Mais elles ne créent pas à elles seules le consentement. Elles peuvent aussi provoquer un retrait, un affrontement ou une humiliation. La provocation n’est donc pas la preuve du courage philosophique. Elle n’est qu’un geste dont la valeur dépend de ce qu’il rend possible ensuite.

Elle devient pathologique lorsqu’elle sert surtout à confirmer la puissance du praticien. Celui qui désarçonne systématiquement les autres peut finir par ne plus être lui-même exposé à rien. Il connaît sa posture, maîtrise ses effets et transforme chaque résistance en preuve qu’il a touché juste.

Le critère n’est donc pas : ai-je provoqué une réaction? N’importe quelle brutalité en produit une.

Il faut plutôt demander : cette intervention a-t-elle rendu l’examen possible? A-t-elle permis à l’autre de préciser sa pensée ou l’a-t-elle seulement réduit au silence? Le praticien a-t-il lui aussi appris quelque chose de la résistance rencontrée?

La provocation peut être l’antichambre de la raison, elle peut également en être la caricature.

Tous les échanges ne parlent pas la même langue

Dans la rue, les difficultés du dialogue ne viennent pas seulement des désaccords, mais du fait que chacun n’attend pas la même chose de la parole. Certains passants viennent pour raconter, partager une expérience, être écoutés, plaisanter ou simplement entrer en relation. Or la pratique philosophique transforme leur parole en objet d’examen : elle questionne, distingue, reformule, cherche les présupposés et met les idées à l’épreuve.

Ce déplacement peut être vécu comme une invitation à penser, mais aussi comme une froideur ou une prise de pouvoir. Celui qui voulait être entendu peut avoir l’impression d’être analysé ou dépossédé de ses propres mots. À l’inverse, celui qui cherche à examiner une idée peut percevoir le besoin de bienveillance, de fluidité ou de légèreté comme une manière d’éviter la réflexion.

La philosophie dans la rue rend ce malentendu particulièrement vif, car le passant n’a signé aucun contrat préalable. Il ne sait pas toujours que ses paroles pourront être interrompues, précisées, fragmentées ou confrontées à leurs contradictions. La différence de rythme, de familiarité avec l’abstraction ou de maîtrise du langage peut alors renforcer l’asymétrie entre le praticien et son interlocuteur.

Le rôle du praticien est donc de rendre explicite ce changement de régime : il ne s’agit plus seulement de partager une expérience ou de préserver la relation, mais d’accepter que ce qui est dit devienne matière à examen. Cette invitation peut être refusée.

Dans la rue plus qu’ailleurs, le dialogue philosophique commence donc par une question tacite : acceptons-nous de ne pas seulement nous comprendre, mais de mettre ensemble notre pensée à l’épreuve?

Sans garantie

Que produit une telle rencontre?

Il arrive qu’un passant commence par dire : « Je ne suis pas philosophe », puis formule une distinction précise, examine une objection et refuse une réponse facile. Il n’a pas appris à penser en quelques minutes. Il s’est peut-être seulement autorisé, pendant un instant, à exercer publiquement une capacité qu’il ne s’accordait pas.

Il arrive également que deux inconnus éprouvent une joie visible à chercher ensemble. Cette joie n’est pas nécessairement le signe qu’ils sont restés dans le confort. Chez Spinoza, elle désigne le passage à une puissance d’agir plus grande.

L’autorisation et la joie sont des indices. Elles ne prouvent ni une transformation durable ni la valeur générale de la méthode. Elles peuvent néanmoins signaler qu’un déplacement a eu lieu : une personne a momentanément cessé de se considérer comme étrangère à la pensée ; une recherche commune a produit autre chose que la défense de positions déjà constituées.

La philosophie dans la cité ne promet pas de changer les personnes. Elle crée une situation dans laquelle des idées peuvent être mises à l’épreuve, des rôles déplacés et des certitudes fragilisées. Parfois, quelque chose se passe, parfois, rien ne se passe. Parfois encore, la pratique échoue parce qu’elle devient ce qu’elle prétendait éviter : une animation agréable, une démonstration d’autorité ou un spectacle de provocation.C’est pourquoi elle ne doit pas chercher à supprimer le risque par une promesse d’enrichissement, de bienveillance ou de transformation.

Si l’altérité n’est ni une richesse, ni une promesse, elle est une épreuve parfois féconde, parfois stérile, parfois douloureuse et c’est cette absence de garantie qui la rend philosophique.

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