Il m’est arrivé d’assister à des réunions ou à des groupes de parole où l’on parle beaucoup. Chacun raconte, développe, explique, ajoute un exemple, revient en arrière, ouvre une nouvelle parenthèse. Les prises de parole se succèdent, la parole circule abondamment, et l’on peut avoir l’impression que la réunion est vivante, qu’elle a du rythme.
Parler pour remplir
Pourtant, quelques heures plus tard, que reste-t-il de ce qui a été dit ? Souvent, assez peu de choses. On se souvient éventuellement d’une impression générale, d’une anecdote, d’une personne qui a beaucoup parlé, mais beaucoup moins d’une idée précise. Et si, au cours même de l’échange, on demande à quelqu’un de résumer ce qu’il vient de dire en une phrase, la question surprend. Elle peut même déranger ou agacer, parce que synthétiser demande un effort tout différent de celui qui consiste à continuer à parler.
Il faut revenir sur ce que l’on vient de dire, distinguer l’essentiel de l’accessoire, renoncer à certaines explications, trouver une direction. Parfois l’exercice se révèle presque impossible, non pas parce que la pensée serait trop riche pour être formulée, mais parce qu’il n’y avait peut-être pas véritablement de direction. La parole a surtout occupé l’espace.
Nous parlons parfois pour remplir : remplir un silence, remplir un temps qui nous semble vide, remplir l’inconfort produit par le fait de ne pas savoir encore quoi penser. Et nous confondons facilement cette abondance avec du rythme.
Nous connaissons bien ce phénomène sous des formes très ordinaires. On zappe d’une chaîne à l’autre, on fait défiler les contenus sur un écran, une image en chasse une autre, une information succède à la précédente, puis viennent une anecdote, une indignation, une plaisanterie, une nouvelle idée. Il y a de la vitesse, de la variété, de la stimulation et beaucoup de contenu disponible, mais il ne reste parfois presque rien de cette accumulation. Le rythme peut être intense et l’expérience étonnamment creuse.
Cette tendance au remplissage ne concerne pas seulement le consommateur distrait devant ses écrans. Elle peut prendre une forme beaucoup plus raffinée. On peut aller de conférence en conférence, multiplier les lectures, écouter des penseurs, accumuler les concepts et éprouver la satisfaction d’avoir rempli son esprit d’un grand nombre d’idées. La culture elle-même peut devenir une forme de consommation. La question n’est pas de mépriser l’abondance des connaissances, mais de demander ce que nous en faisons. Avons-nous véritablement pensé ces idées, les avons-nous confrontées les unes aux autres, avons-nous pris le temps d’examiner leurs présupposés, ou sommes-nous simplement passés de l’une à l’autre avec un peu plus de sophistication que lorsque nous faisons défiler un écran ?
Nous avons peut-être pris l’habitude de mesurer le rythme à la quantité d’événements qui se succèdent : plus les paroles, les idées, les personnes, les exercices ou les informations s’enchaînent rapidement, plus nous avons le sentiment qu’il se passe quelque chose. À l’inverse, un silence paraît vide, une hésitation semble ralentir inutilement le groupe et revenir plusieurs minutes sur une phrase peut sembler laborieux. Il faudrait avancer, produire, changer de sujet.
Vectoriser la pensée
La pratique philosophique introduit un autre rapport au rythme parce qu’elle introduit un autre rapport au langage. Parler ne suffit pas. Il faut encore essayer de savoir ce que l’on dit, ce qui nous pousse à prendre la parole, et distinguer ce qui dans notre discours est essentiel de ce qui ne l’est pas.
Quelqu’un développe son propos pendant quelques minutes et on peut lui demander : « Si vous deviez résumer ce que vous venez de dire en une phrase, que diriez-vous ? » On peut aussi lui demander : « Quel est le concept opératoire de votre argument ? », « Quels sont les présupposés de votre affirmation ? », « Peut-on questionner ces présupposés ? », « Quelle conséquence tirez-vous de ce que vous affirmez ? » ou encore : « Si vous retiriez les exemples et les explications, que resterait-il de votre idée ? »
Ces questions changent le rythme de l’échange. La parole qui jusque-là pouvait se déployer assez librement rencontre une résistance. Il ne suffit plus de poursuivre le discours ; il faut y revenir, choisir, hiérarchiser, éliminer et préciser. Il faut vectoriser la pensée, et cette opération demande du temps.
Notre pensée nous arrive généralement accompagnée de beaucoup d’éléments : explications, précautions, souvenirs, justifications, exemples, associations, parenthèses. Nous avons tendance à ajouter avant même d’avoir déterminé ce qui était essentiel. Philosopher peut demander le mouvement inverse : retirer, séparer, élaguer, déconstruire afin de faire apparaître une proposition sous ce qui l’encombre.
Une pensée vectorisée n’est pas une pensée simplifiée au sens où elle deviendrait pauvre. Elle possède une direction. Elle accepte de formuler ce qu’elle affirme et de s’y tenir suffisamment longtemps pour pouvoir être examinée. On pourra ensuite la nuancer, la complexifier, découvrir qu’elle était insuffisante ou même l’abandonner, mais encore faut-il pouvoir identifier ce qui est soutenu.
Le brouillard conceptuel
La complexité peut en effet servir de refuge. Lorsqu’un discours multiplie les distinctions, les parenthèses, les concepts, les nuances, les exemples et les références sans jamais faire apparaître clairement ce qu’il affirme, il devient très difficile de le contredire. Non pas parce qu’il serait particulièrement solide, mais parce qu’on n’arrive plus à saisir l’objet sur lequel la contradiction pourrait porter. Nous fabriquons ainsi parfois une sorte de brouillard conceptuel dans lequel la pensée se protège de la critique en devenant insaisissable.
La conviction peut alors remplacer la clarté. Plus le contenu devient difficile à identifier, plus le ton assuré, le flux du discours ou l’apparente maîtrise du vocabulaire peuvent donner l’impression qu’une pensée forte est à l’œuvre. J’ai souvent observé cette situation : quelqu’un parle longuement avec assurance, les personnes autour acquiescent, parfois avec beaucoup de conviction elles aussi, mais si l’on interrompt ensuite l’échange pour demander : « Qu’avez-vous compris de ce qui vient d’être dit ? », les réponses deviennent hésitantes. On découvre alors un phénomène assez étrange : un groupe entier peut avoir le sentiment d’être d’accord avec une proposition que personne ne parvient réellement à formuler.
L’assurance de celui qui parle et l’acquiescement de ceux qui écoutent peuvent ainsi produire ensemble une illusion de pensée. Le discours paraît plein parce qu’il est abondant et convaincu, alors qu’il peut rester difficile d’en extraire une proposition qui puisse être examinée, discutée ou réfutée.
Penser comme on sculpte
La pratique philosophique entretient à cet égard un rapport presque esthétique à la parole : elle cherche à lui donner une forme. Un propos peut gagner en force lorsqu’on en retranche les développements inutiles ; un mot bien choisi peut remplacer plusieurs minutes d’explications et un silence peut parfois avoir davantage de densité qu’une intervention supplémentaire. Penser ressemble alors moins à remplir un espace qu’à sculpter, et sculpter suppose d’enlever de la matière pour qu’une forme apparaisse.
On retrouve cette logique de soustraction dans un texte de Zhuangzi, celui de l’artisan qui fabrique un support de cloche. Avant de commencer son ouvrage, l’artisan jeûne. Peu à peu, il se défait de ce qui encombre son esprit : l’attente d’une récompense, le souci des éloges ou des critiques, la préoccupation de la réussite, jusqu’à oublier en quelque sorte son propre corps. Ce n’est qu’après ce dépouillement qu’il entre dans la forêt et reconnaît l’arbre qui pourra devenir le support de cloche.
La préparation ne consiste donc pas à accumuler. L’artisan devient disponible en se débarrassant de ce qui détourne son attention. Il fait le vide.
Nous imaginons souvent la pensée sur le modèle inverse. Penser serait avoir davantage d’idées, davantage de références, davantage de connaissances, davantage de choses à dire. Tout cela peut nourrir la pensée, mais cela peut aussi l’encombrer, car ce qui occupe notre esprit n’est pas seulement constitué d’idées. Il y a aussi notre impatience, notre désir de répondre immédiatement, notre besoin d’être intéressant, notre crainte du silence, notre envie que les choses avancent, notre attente d’être stimulé et notre inquiétude devant le sentiment que rien ne se passe.
Mais penser implique de ne pas remplir immédiatement cet espace, et cela impose un certain rythme. Un rythme lent.
Deux formes de lenteur
Bien sûr, on peut distinguer deux formes de lenteur.
Il existe une lenteur stérile : celle de la répétition, de l’indécision, de la parole qui tourne en rond. On revient sans cesse au même point, rien ne se précise, rien ne se déplace, aucune question ne travaille véritablement le discours.
Il existe aussi une lenteur active et féconde. Elle ne se définit pas par le fait que l’on saurait déjà ce que l’on cherche ou vers quoi l’on se dirige, mais par l’activité de pensée qui s’y déploie. Quelque chose travaille : une distinction commence à apparaître, une formulation se précise, une contradiction dérange ce que l’on croyait évident, une idée que l’on pressentait confusément prend peu à peu une forme. On peut rester longtemps sur une même question sans avoir pour autant le sentiment de piétiner, parce que la pensée est en mouvement.
Cette activité procure d’ailleurs un plaisir particulier, très différent de celui que produit la succession des stimulations. Ce n’est pas le plaisir de recevoir encore une nouvelle idée, puis une autre, mais celui de sentir une pensée se construire, de voir apparaître une distinction juste ou une formulation qui soudain tient mieux. Il y a là une forme de joie liée à l’activité elle-même, comparable peut-être à celle de la marche : on n’a pas besoin qu’un événement survienne à chaque instant pour éprouver que quelque chose se passe. Le mouvement lui-même suffit.
Cette lenteur a donc son propre rythme. Comme en musique, les pauses, les reprises et les suspensions ne sont pas des interruptions du mouvement mais participent à sa forme. Un silence dans un échange philosophique peut être actif lorsqu’il laisse à quelqu’un le temps de regarder ce qu’il vient de dire, de mesurer une objection ou de chercher une formulation qui ne lui vient pas immédiatement.
L’attention et la patience
La philosophe Simone Weil éclaire cette disposition à travers son concept de l’attention. Être attentif ne consiste pas à chercher fébrilement une réponse, mais à demeurer disponible devant ce qui résiste sans vouloir aussitôt le résoudre. Une telle attention demande de supporter un temps d’incertitude, de ne pas combler immédiatement le vide par une nouvelle explication et de laisser la pensée se transformer avant même de savoir ce qu’elle deviendra.
La patience philosophique n’est donc pas le simple fait de supporter la longueur. Elle consiste à accorder à cette activité le temps dont elle a besoin. On peut abandonner une formulation sans disposer immédiatement de celle qui la remplacera, hésiter sans considérer l’hésitation comme un échec, ou rester sur une question parce qu’elle continue à travailler la pensée. À l’inverse de la lenteur stérile, où le temps passe sans que rien ne se transforme, la lenteur féconde est habitée par une activité qui ne se mesure pas à la quantité de choses dites.
C’est probablement ce que notre goût pour la stimulation rend plus difficile à percevoir : nous pouvons croire qu’il ne se passe rien dès lors que rien de nouveau ne vient occuper notre attention. Or penser demande parfois exactement l’inverse, non pas multiplier les contenus, mais demeurer assez longtemps avec une idée pour qu’elle cesse d’être une stimulation parmi d’autres et devienne un objet de pensée.
PhilomobilePar Laurence Bouchet
Pratique philosophique
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