Cet été, la Philomobile a repris la route. Mais cette fois, il ne s’agissait pas seulement de me déplacer pour animer des consultations ou des ateliers. J’ai voulu expérimenter une nouvelle forme de voyage philosophique : partir avec quelques personnes, rouler, vivre et penser ensemble, puis aller à la rencontre des citoyens dans les villes, les villages et les lieux de passage.
Catalina, Corinne et Wei ont partagé successivement cette aventure avec moi. Wei est philosophe praticienne en Chine. Elle ne parle pas français, mais parle anglais : sa présence a donné à certaines rencontres une dimension interculturelle inattendue.
Nous avons traversé la Franche-Comté, séjourné au bord du lac de Joux et poursuivi notre route jusqu’à Lausanne. Partout, le principe était le même : nous installer dans l’espace public et proposer gratuitement aux passants de dialoguer et de philosopher avec nous.

Voyager autrement
Un voyage Philomobile n’est ni un séjour touristique ni un stage de philosophie au sens habituel. Nous n’avons pas cherché à accumuler des visites, ni à rester entre personnes déjà convaincues par la pratique philosophique.
Le voyage lui-même faisait partie de l’expérience.
Nous avons parlé en roulant, devant les montagnes, au bord des lacs ou pendant les moments ordinaires de la vie quotidienne. Nous avons lu et évoqué des philosophes, mais surtout examiné nos propres manières de vivre. Les situations rencontrées en chemin devenaient une matière à penser.

Avec Catalina, nous avons beaucoup parlé des philosophes cyniques de l’Antiquité, et notamment de Diogène. On réduit souvent son héritage à la provocation. Son ambition était pourtant plus profonde : dépendre le moins possible des circonstances extérieures et mettre à l’épreuve les conventions auxquelles nous obéissons sans nous demander pourquoi.
Catalina a formulé un dilemme qui lui était familier : comment rester fidèle à ce que l’on pense devoir faire sans devenir rigide ? Une troisième voie est apparue au fil de notre dialogue : devenir plus joueuse et plus expérimentatrice, essayer différentes manières de vivre au lieu de chercher immédiatement la bonne.
Voyager, c’est cela aussi : se déplacer suffisamment pour que nos habitudes cessent, un instant, de nous paraître évidentes.
Se présenter sans titre et sans public acquis
Pour philosopher dans la cité, nous installions une pancarte :
« Envie de dialoguer, de philosopher ? C’est ici, c’est gratuit. »

Puis commençait l’imprévu.
Certaines personnes s’arrêtaient, intriguées. Quelques-unes déclinaient poliment ; d’autres passaient sans lever les yeux ou invoquaient une urgence avant de reprendre tranquillement leur promenade.
Philosopher dans l’espace public, c’est d’abord accepter cette indifférence et ces refus. Contrairement au conférencier, nous n’avions ni scène, ni institution, ni auditoire déjà disposé à nous écouter. Il nous fallait aller vers les autres sans savoir comment notre proposition serait reçue.
Cette situation constituait déjà un exercice philosophique. Pouvions-nous désirer le dialogue sans mendier l’approbation ? Continuer à croire à la valeur de notre démarche, même lorsque personne ne s’arrêtait ?
L’altérité cessait d’être un concept abstrait. Elle devenait rugueuse, imprévisible, parfois inconfortable.

Au bord du lac de Joux : « Ôte-toi de mon soleil »
Au bord du lac de Joux, avec Corinne, nous avons rencontré Solal, apprenti ramoneur, et Amaric, apprenti forestier.

Pour lancer la conversation, je leur ai raconté l’histoire de Diogène. Lorsque Alexandre le Grand lui demande s’il peut faire quelque chose pour lui, le philosophe lui répond simplement : « Ôte-toi de mon soleil. »
La formule les a fait sourire. Lorsqu’on est apprenti, il faut souvent se plier aux codes du métier, du chantier, du patron et des adultes qui savent. La parole de Diogène, adressée sans détour à l’un des hommes les plus puissants de son temps, avait donc pour eux quelque chose de libérateur.
Solal nous a confié qu’il supportait mal les ordres. Pourtant, lorsqu’on lui demandait quelque chose, il répondait souvent oui… avant de ne pas le faire. Je l’ai taquiné en lui proposant une formule : « Tu es un rebelle mou ! » Il s’y est reconnu et a ri.
Nous avons alors distingué plusieurs manières de se rebeller : l’opposition frontale, la résistance silencieuse qui risque de nous rendre peu fiables, et une rébellion plus rare, qui ne cherche pas à vaincre l’autre mais à déplacer son regard.
Avec Amaric, la conversation nous a conduits vers la famille. Il avait parfois le sentiment de décevoir ses parents, sans que ceux-ci le lui aient véritablement dit. Son impression reposait sur des remarques, des silences et des interprétations accumulées au fil du temps.
Nous avons découvert que l’étranger le plus difficile à rencontrer n’est pas toujours celui qui vient d’un autre pays. C’est parfois celui que nous croyons connaître depuis toujours. La familiarité nous donne l’illusion de savoir ce que pensent nos proches. Rencontrer sa propre famille supposerait alors de renoncer à cette fausse transparence et d’oser poser les questions que l’on croyait inutiles.

À Lausanne, un laboratoire philosophique à ciel ouvert
Avec Wei, nous nous sommes installées pendant deux jours sur la plage de Vidy, à Lausanne. Le lieu était à la fois très fréquenté et cosmopolite. Autour de nous, des personnes se baignaient, se reposaient, discutaient ou jouaient aux échecs. Maël, lui aussi philosophe praticien et spécialiste du stoïcisme, nous a rejointes.

Dans ce décor privilégié, entre les arbres et le lac Léman, nous avons créé un petit laboratoire philosophique à ciel ouvert.
Nous ne proposions ni cours ni démonstration de connaissances. Nous partions de situations concrètes apportées par les personnes rencontrées : un jeune homme qui désirait voyager mais soupçonnait le voyage d’être pour lui une fuite ; une femme qui se définissait comme profondément empathique ; un joueur d’échecs qui découvrait qu’il paniquait au moment même où il était sur le point de gagner.

Que désirons-nous vraiment ? Pourquoi nous justifions-nous lorsqu’on nous fait simplement remarquer une attitude ? L’empathie est-elle toujours bénéfique ? Pourquoi certaines personnes ont-elles peur de réussir ?
À chaque fois, nous invitions la personne à examiner ses propres paroles.
La ténacité tranquille de Wei

Pendant ces rencontres, j’ai particulièrement observé la manière de pratiquer et de questionner de Wei. Ce qui m’a frappée chez elle pourrait se nommer une « ténacité tranquille ».
Questionner quelqu’un demande du courage. Une question peut déranger ou être perçue comme une attaque. La personne interrogée peut esquiver, se fermer ou dresser un mur devant elle. Par politesse ou par peur de déplaire, nous sommes alors tentés de changer de sujet.
Wei, elle, ne renonce pas si facilement.
Elle poursuit son questionnement sans agressivité. Elle reste douce, mais ne se contente pas d’une réponse qui contourne le problème. Elle reformule, cherche une autre voie et revient patiemment à la question. Comme si elle cherchait la clé susceptible d’ouvrir une porte.
Il faut parfois plusieurs tentatives. Il faut accepter les silences, les résistances et la possibilité d’être momentanément mal perçu. Puis, peu à peu, quelque chose s’ouvre. Les personnes commencent à s’observer autrement. Elles argumentent au lieu de seulement raconter ; elles problématisent au lieu de défendre un unique point de vue.
La présence de Wei nous obligeait également à franchir la barrière de la langue. Certains dialogues se déroulaient en anglais, d’autres demandaient une traduction. Ce détour ralentissait parfois la conversation, mais il nous rendait aussi plus attentifs aux mots employés et à ce que nous voulions réellement dire.
Ce que ces voyages ont mis à l’épreuve
Ces voyages m’ont confirmé que philosopher ne consiste pas seulement à manier des concepts ou à connaître les grands auteurs. Philosopher, c’est aussi aller vers quelqu’un dont nous ne savons rien. C’est écouter ce qu’il dit, mais également ce que ses paroles peuvent révéler à son insu. C’est prendre le risque d’une question qui dérange.
La pratique philosophique transforme également celui qui questionne. Nous avons dû travailler notre rapport au refus, à la gêne, au jugement et à l’imprévu. Nous avons parfois été maladroites. Nous avons connu des moments de doute, de fatigue et d’attente. Mais nous avons aussi vu des inconnus s’arrêter, sourire, réfléchir et considérer leur propre existence sous un angle nouveau.

Les paysages ont accompagné cette expérience. Devant les montagnes, les forêts et les lacs, nos problèmes ne disparaissaient pas, ils cessaient d’occuper tout l’horizon. Nous nous sentions reliées à quelque chose de plus vaste que nous.
Remettre la philosophie en circulation
Avec les voyages Philomobile, je souhaite faire sortir la philosophie des lieux qui lui sont habituellement réservés. La remettre en circulation, sur les routes, les places, les plages et dans les villages. Créer des rencontres entre des personnes qui ne se seraient probablement jamais parlé.
Il ne s’agit pas d’apporter des réponses toutes faites aux citoyens, mais de construire avec eux un espace où une pensée peut naître.
La Philomobile nous transporte d’un lieu à un autre. La philosophie, elle, nous déplace autrement : elle ébranle ce que nous croyions savoir de nous-mêmes, de nos proches et des inconnus rencontrés en chemin.
Catalina, Corinne et Wei ont donné à cette première expérience chacune sa couleur, ses questions et sa manière d’être au monde. D’autres voyages suivront, avec de nouvelles personnes, de nouveaux paysages et de nouvelles rencontres.

Car philosopher dans la cité, c’est accepter de ne pas savoir à l’avance ce qui va arriver et c’est pour cela que nous reprendrons la route.
PhilomobilePar Laurence Bouchet
Philosophie dans la cité
Philosophie dans la cité
Philosophie dans la cité
POURSUIVRE LE DIALOGUE
Vos réflexions liées à ce texte
Ces lignes ne prétendent à aucune vérité définitive : elles sont une proposition à discuter, à prolonger, à contredire. Vos objections, questions et hypothèses sont les bienvenues.