La PhilomobilePhilomobilePar Laurence Bouchet
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Réflexions

« Tu ne me changeras pas »

« Je suis comme ça. Tu ne me changeras pas. » La formule semble affirmer une personnalité, mais elle transforme surtout une habitude en identité et une question en rapport de force. Réflexion sur ce que nous protégeons lorsque nous refusons d’examiner ce qu’on nous fait remarquer — et sur la différence entre rester soi et rester identique.

Dessin à la craie blanche sur fond noir : une femme assise, repliée sur elle-même, trace de ses propres mains les arêtes du cube transparent qui l’enferme.

Il suffit parfois de faire remarquer à quelqu’un une manière récurrente de fonctionner pour entendre cette réponse : « Je suis comme ça. Tu ne me changeras pas. » La formule paraît affirmer une personnalité, mais elle exprime souvent autre chose : une résistance à l’examen.

Car personne n’avait nécessairement demandé à cette personne de « changer ». On lui faisait simplement remarquer un comportement : par exemple, qu’au lieu de répondre à une question ou de proposer une idée, elle raconte presque systématiquement une expérience personnelle. Le simple fait de rendre visible cette habitude est alors interprété comme une tentative de transformation : « Tu veux me changer. »

Pourquoi ?

Quand une habitude devient une identité

D’abord parce que la remarque menace l’évidence avec laquelle nous nous identifions à nos comportements. « Je suis comme ça » transforme une habitude en identité. Mais constater une habitude ne nous dit encore rien de son origine ni de sa fonction. Quelqu’un pourrait dire : « Je suis comme ça, je bois parce que j’ai l’habitude de boire. » Cela décrit la répétition, voire l’addiction, mais n’explique nullement pourquoi cette habitude s’est installée, ce qu’elle lui apporte ou ce qu’elle lui évite.

De même, lorsque quelqu’un qui raconte systématiquement sa vie affirme : « Je suis quelqu’un qui fonctionne ainsi », il transforme un fonctionnement en définition de soi. Dès lors, questionner cette manière de faire peut être vécu comme une remise en cause de ce qu’elle est.

C’est un procédé particulièrement efficace pour empêcher la pensée : si ce que je fais appartient à ce que je suis, il n’y a plus rien à examiner. La question « Pourquoi fais-tu cela ? » devient presque illégitime puisque la réponse serait déjà donnée : « Parce que je suis comme ça. »

Quand celui qui questionne devient suspect

La formule contient aussi une conception méfiante de la relation à l’autre. « Tu ne me changeras pas » suppose que celui qui questionne cherche nécessairement à exercer un pouvoir. Il ne serait pas en train de proposer un miroir, une objection ou une expérience de pensée, mais de tenter de me modeler à son goût.

L’autre devient suspect.

Il n’est plus celui qui pourrait me faire découvrir quelque chose que je ne vois pas, mais celui dont je dois me protéger. Sa remarque est interprétée moins à partir de son contenu que de l’intention qu’on lui prête : vouloir me corriger, me dominer, me transformer, m’imposer sa norme. Dans les cas les plus extrêmes, celui qui questionne finit presque par prendre la figure du persécuteur ou du bourreau.

On transforme ainsi une question en rapport de force.

La rigidité prise pour de l’indépendance

Cette méfiance a une conséquence : elle rigidifie. Puisque je suppose que l’autre veut avoir prise sur moi, ne pas bouger devient une manière de préserver ma liberté. Changer d’avis, reconnaître une remarque juste ou essayer un autre comportement risquerait alors d’être vécu comme une capitulation : « Il a réussi à me changer. »

La rigidité peut ainsi se faire passer pour de l’indépendance.

Or être libre ne consiste pas à rester identique malgré tout. Cela peut au contraire consister à pouvoir examiner ce qu’on nous dit sans craindre que reconnaître quelque chose nous soumette à celui qui nous l’a fait remarquer.

Et si la remarque était juste ?

Le déplacement vers le rapport de force permet surtout d’éviter une question plus inconfortable : et si la remarque était juste ?

Car examiner une habitude oblige à reconnaître qu’elle pourrait ne pas être une fatalité. Et c’est ce qui peut faire peur. Si je peux faire autrement, alors je ne peux plus entièrement me réfugier derrière « c’est ma nature ». Il faudra peut-être choisir, faire un effort, supporter une maladresse nouvelle, renoncer à certaines facilités.

« Je suis comme ça » signifie parfois : « Je ne veux pas découvrir que je pourrais être autrement. »

Changer, est-ce disparaître ?

Il peut aussi y avoir une peur plus intime : celle de perdre quelque chose de soi. Nous confondons facilement transformation et disparition. Si je renonce à une façon familière de parler, d’être, de réagir ou de me protéger, serai-je encore moi-même ?

C’est pourtant une conception étrange de l’identité : elle suppose que rester soi exige de rester identique. Elle finit par faire de la rigidité une preuve d’authenticité : plus je refuse de bouger, plus je serais fidèle à moi-même.

Or nous changeons constamment. Nous apprenons, nous vieillissons, nous modifions nos opinions, nos relations et nos habitudes. Celui qui affirme « je suis comme ça » sélectionne donc curieusement certaines caractéristiques qu’il décide de soustraire au changement.

Pourquoi celles-là ?

Le récit de soi comme refuge

Peut-être parce qu’elles nous protègent. Raconter son expérience personnelle plutôt que produire une idée, par exemple, peut être une manière de rester sur un terrain connu. Mon histoire m’appartient : personne ne peut vraiment me la contester. Une idée, en revanche, s’expose. Elle peut être discutée, objectée, mise à l’épreuve.

Il y a aussi une différence d’effort. Raconter ce qui m’est arrivé peut être relativement spontané. Formuler une idée oblige à sélectionner, abstraire, conceptualiser, prendre position. Il faut quitter le flux du récit pour produire quelque chose qui puisse être examiné indépendamment de soi.

Le récit de soi peut donc devenir à la fois un refuge et une facilité : refuge contre la contradiction, facilité face à l’effort de penser.

Dans ce cas, « tu ne me changeras pas » ne défend pas seulement une personnalité. Il défend une protection, une habitude et parfois le confort qu’elle procure.

Toute résistance n’est pas un refus de penser

Mais bien sûr, on peut se méfier de l’interprétation inverse. Quelqu’un peut légitimement résister lorsqu’un autre prétend réellement le normaliser, le manipuler ou lui imposer une manière d’être. Toute résistance au changement n’est pas problématique et toute invitation au changement n’est pas innocente.

La question n’est pas : faut-il changer ? Elle serait plutôt : pourquoi ai-je besoin de déclarer que je ne changerai pas avant même d’avoir examiné ce qu’on me montre ?

Celui qui est libre de rester comme il est n’a pas besoin de se déclarer immuable. Il peut examiner une critique, la trouver fausse et la rejeter. Il peut aussi la trouver juste, expérimenter autre chose et voir ce qui en résulte.

La véritable alternative n’est donc pas entre changer et rester soi-même, elle consiste plutôt à se demander si on veut défendre ce que l’on est déjà ou accepter de découvrir ce que l’on pourrait devenir.

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