Il est courant que, dans un conflit, nous souhaitions que l’autre reconnaisse qu’il s’est trompé, qu’il a mal agi, qu’il nous a blessés, qu’il se remette en question. Nous attendons parfois des excuses, mais plus encore une reconnaissance : qu’il voie enfin ce que nous voyons, qu’il admette sa responsabilité, qu’il dise : « Oui, j’ai eu tort, je t’ai fait du mal. »
Pourtant, lorsqu’il s’agit de nous-mêmes, cette remise en question devient beaucoup plus difficile. Nous trouvons des circonstances atténuantes, nous expliquons nos intentions, nous minimisons ce qui s’est passé ou nous rappelons opportunément ce que l’autre a fait lui aussi. Nous réclamons volontiers l’autocritique, à condition qu’elle soit pratiquée par quelqu’un d’autre.
Quand l’erreur devient un jugement sur soi
Pourquoi est-il si difficile de reconnaître une erreur ou une faute ? Peut-être parce que nous ne les vivons pas simplement comme des informations sur ce que nous avons fait. Nous les interprétons souvent comme des informations sur ce que nous sommes. Une erreur dans un raisonnement peut sembler menacer l’image que j’ai de mon intelligence. Une faute morale peut menacer l’image que j’ai de ma valeur. Dans les deux cas, quelque chose qui concerne une action particulière risque de devenir un jugement global sur moi-même.
Cette panique devant une image de soi qui se fissure n’est sans doute pas seulement liée à notre amour-propre. Elle touche peut-être quelque chose de plus profond : notre besoin d’appartenir au groupe. Si je découvre que je suis moins intelligent que je ne le pensais, moins juste que je ne l’imaginais, ou capable de comportements que je condamne chez les autres, ce qui est menacé n’est pas seulement l’idée que j’ai de moi-même. C’est aussi, peut-être, la crainte de ne plus être reconnu par les autres.
Être considéré comme quelqu’un d’incompétent, de mauvais ou de nuisible peut signifier, symboliquement, perdre sa place parmi les autres. Nous avons donc tendance à corriger rapidement cette image menacée : nous cherchons à montrer que nous ne sommes pas responsables, que nos intentions étaient bonnes, que les circonstances expliquent notre comportement. Ce mouvement n’est peut-être pas seulement une défense de notre ego ; il peut aussi être compris comme une tentative de préserver notre appartenance au groupe.
Quand une remarque devient un reproche
Cette confusion entre action particulière et jugement global sur soi apparaît souvent dans les ateliers de pratique philosophique que j'anime. Lorsque je fais remarquer à quelqu’un qu’il s’est précipité dans son raisonnement, qu’il ne répond pas à la question ou que son propos manque de clarté, il arrive souvent qu’il réagisse immédiatement par : « Désolé », « pardon ». Pourtant, je n’ai pas formulé une accusation morale. Je n’ai pas dit : « Vous avez mal agi ». J’ai simplement attiré son attention sur un fonctionnement de sa pensée. Mais la remarque est souvent entendue autrement. Elle n’est plus reçue comme une invitation à examiner quelque chose, mais comme un reproche auquel il faudrait répondre. La personne ne semble pas entendre : « Regardons ensemble ce qui s’est passé dans votre raisonnement », mais plutôt : « Vous avez fait quelque chose de mal et vous devez vous excuser. » Comme si j’occupais déjà la place de celui qui juge et qu’elle devait demander à être absoute.
Une autre réaction se produit également : la contestation agressive. « Vous vous prenez pour le professeur ? », « Vous êtes qui pour me dire cela ? », « Je n'ai de leçon à recevoir de personne ». Là encore, la remarque n’est pas traitée comme une information à examiner, mais comme une atteinte à la position de celui qui la reçoit. Si je refuse la place de celui qui est corrigé, je peux tenter de remettre en cause la légitimité de celui qui corrige.
Ces deux réactions, pourtant opposées, semblent partir d’un même mouvement : la difficulté à supporter qu’un élément de soi soit mis sous examen. Dans un cas, je me précipite vers l’excuse ; dans l’autre, je me précipite vers la défense et l'attaque. Mais dans les deux cas, quelque chose empêche peut-être le moment plus difficile : regarder simplement ce qui est là et se demander « qu’est-ce que cela révèle ? »
De l’autocritique au procès de soi
Cette difficulté apparaît avec encore plus de force lorsqu’il s’agit d’une faute morale. Reconnaître une faute ne consiste pas seulement à constater qu’un comportement a eu des conséquences regrettables. Cela suppose d’admettre une responsabilité : j’aurais dû agir autrement, quelque chose dans mon comportement pose problème, je dois en répondre.
Mais cette reconnaissance peut rapidement devenir une condamnation globale. « J’ai mal agi » devient « je suis quelqu’un de mauvais ». L’examen d’un acte devient alors un procès de soi. Et face à cette menace, deux stratégies sont possibles : chercher à se condamner pour montrer que l’on a compris, ou chercher à se justifier pour éviter d’être condamné.
L’autocritique semble donc prise entre deux écueils. Elle peut devenir une manière de se juger sans réellement comprendre ce qui s’est passé et ce qui se joue en nous. Mais elle peut aussi devenir une manière de s’expliquer sans réellement reconnaître sa responsabilité. L’enjeu serait précisément de pouvoir reconnaître une faute sans se condamner définitivement.
Enquêter avant de juger
Il faudrait pourtant distinguer plusieurs moments que nous confondons souvent. Il y a d’abord l’enquête : qu’est-ce qui s’est réellement passé ? Qu’ai-je fait ? Qu’est-ce qui m’a conduit à agir ainsi ? Qu’est-ce que je n’ai pas vu ? Il y a ensuite le jugement : quelle est ma responsabilité ? Ai-je commis une erreur, causé un tort, agi de manière injuste ? Et il y a enfin la question pratique : que dois-je faire maintenant ?
Le problème est que nous commençons souvent par le jugement. Nous rendons le verdict avant d’avoir mené l’enquête. Ou bien nous cherchons immédiatement à nous défendre avant même d’avoir examiné ce qui s’est passé.
Comprendre les causes d’un comportement ne signifie pourtant pas l’approuver. Je peux comprendre pourquoi je me suis mise en colère, pourquoi j’ai menti ou pourquoi j’ai blessé quelqu’un, et reconnaître en même temps que je n’aurais pas dû agir ainsi. Comprendre ce qui m’a conduite à agir ne signifie donc pas que cette action était justifiée. L’explication permet de comprendre un comportement ; elle ne le rend pas pour autant légitime.
La compétition comme révélateur
Je peux le constater lorsque je me sens en compétition avec quelqu’un. Face à une personne que je trouve brillante, reconnue ou particulièrement à l’aise dans un domaine qui compte pour moi, il peut m’arriver de devenir plus critique, de relever plus facilement ses défauts, de minimiser ce qu’elle fait ou de ressentir de l’irritation devant sa réussite. Je pourrais alors conclure immédiatement : « Je suis jalouse », « je suis agressive », « je ne devrais pas réagir ainsi ». Ce jugement n’est peut-être pas faux, mais il ne m’apprend pas grand chose.
Une autre attitude consiste à examiner ce qui se joue dans cette réaction. Qu’est-ce que la réussite de l’autre vient menacer en moi ? Ai-je le sentiment que sa valeur diminue la mienne ? Suis-je à ce point dépendante de la reconnaissance des autres ? Est-ce que je me crois détentrice de la seule bonne manière de faire, au point que la réussite d’une autre manière m’apparaisse comme une contestation de la mienne ?
L’agressivité devient alors un élément à examiner plutôt qu’un simple défaut à condamner. Elle peut révéler une manière particulière de me situer par rapport aux autres, une conception implicite de la valeur dans laquelle celle-ci se distribuerait comme une compétition : pour que je sois reconnue, il faudrait que l’autre le soit moins. Ce qui nous déplaît en nous peut alors devenir un objet d’enquête plutôt qu’une pièce à conviction.
Cela ne rend pas cette agressivité acceptable. Mais au lieu de m’arrêter au verdict « je ne devrais pas être comme ça », je peux chercher ce que cette réaction révèle de ma manière de penser. L’autocritique devient alors une enquête sur les croyances qui orientent ma conduite, et non un simple jugement porté sur moi-même.
Cette manière de regarder les choses permet de ne pas transformer immédiatement une observation sur soi en condamnation. Peut-être est-ce là que l’autocritique devient réellement possible : lorsque je peux regarder quelque chose de moi qui me déplaît sans avoir besoin immédiatement de le nier ou de le défendre.
Pourquoi voulons-nous que l’autre avoue ?
Jusqu’ici, nous avons regardé l’autocritique du côté de celui qui doit s’examiner. Mais la difficulté apparaît aussi du côté de celui qui exige cette autocritique de l’autre. Lorsque nous demandons à quelqu’un de « se remettre en question », que demandons-nous réellement ? Voulons-nous qu’il examine ce qui s’est passé, ou voulons-nous surtout qu’il reconnaisse qu’il avait tort ?
Car lorsque quelqu’un dit « j’ai eu tort », il ne reconnaît pas seulement quelque chose sur lui-même. Il confirme aussi quelque chose sur nous. S’il avait tort, alors nous avions raison. S’il reconnaît nous avoir blessés, notre manière d’interpréter la situation reçoit une forme de confirmation.
C’est peut-être pourquoi l’aveu est si important dans les conflits. Nous ne cherchons pas seulement une reconnaissance du tort causé ; nous cherchons aussi parfois une validation de notre propre position. L’aveu de l’autre permet de clarifier les rôles : celui qui a causé le tort et celui qui l’a subi, celui qui doit reconnaître et celui devant qui cette reconnaissance est faite.
Mais cette structure explique aussi pourquoi l’aveu est difficile. Reconnaître une faute, ce n’est pas seulement regarder ce que l’on a fait. C’est aussi accepter momentanément une certaine asymétrie : être celui qui doit répondre de sa conduite devant quelqu’un qui attend cette reconnaissance.
Cette position peut être particulièrement difficile lorsque nous avons le sentiment que l’autre a lui aussi une responsabilité. Et en effet, dans beaucoup de conflits, les torts ne sont pas nécessairement équivalents, mais ils ne sont pas toujours entièrement situés d’un seul côté.
Foucault : dire la vérité sur soi devant un autre
Michel Foucault apporte ici une perspective intéressante. Dans ses analyses des pratiques chrétiennes de l’aveu, il montre que produire une vérité sur soi n’est pas un acte purement intérieur : cette vérité est formulée dans une relation à autrui, selon certaines règles, et produit aussi une certaine manière de se constituer comme sujet.
L’intérêt de Foucault n’est donc pas seulement de montrer que l’aveu révèle quelque chose de caché en nous. Il montre aussi que cette recherche de vérité sur soi s’inscrit dans une relation. Dire la vérité sur soi, ce n’est jamais seulement regarder à l’intérieur de soi ; c’est aussi accepter une certaine position face à celui à qui cette vérité est adressée.
Cela permet de comprendre pourquoi reconnaître une faute peut être vécu comme une expérience difficile. Nous ne craignons pas seulement de découvrir quelque chose de désagréable sur nous-mêmes. Nous craignons aussi la place que cette reconnaissance nous donne face aux autres. Nous refusons parfois moins de voir notre faute que de devenir, aux yeux de quelqu’un, « celui qui a eu tort ».
Reconnaître sa responsabilité sans se condamner
Une véritable autocritique suppose donc de dissocier deux choses que nous confondons souvent : reconnaître sa responsabilité et donner raison à l’autre sur toute l’histoire. Je peux reconnaître une erreur sans perdre ma capacité de penser. Je peux reconnaître une faute sans être réduit à cette faute. Je peux reconnaître ma part de responsabilité sans nier celle de l’autre.
L’autocritique ne devrait donc être ni un tribunal permanent ni une manière élégante d’éviter toute responsabilité. Elle consiste à pouvoir changer de position : enquêter avant de juger, juger sans condamner définitivement, et reconnaître une responsabilité sans y voir une humiliation.
Elle commence par une question simple mais difficile : « Qu’est-ce qui s’est réellement passé ? »
Puis viennent d’autres questions : « Quelle est ma part ? Qu’est-ce que cela révèle de ma manière d’agir ? Que dois-je maintenant en faire ? »
L’autocritique ne consiste alors ni à s’innocenter ni à se condamner, mais à supporter de devenir pour un moment un problème pour soi-même.
PhilomobilePar Laurence Bouchet
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