La PhilomobilePhilomobilePar Laurence Bouchet← Tous les articles

Réflexions

UN TESTAMENT POUR LES HUMAINS DE 2226

Une lettre adressée aux humains qui vivront dans deux cents ans, écrite depuis le creux d’une vague civilisationnelle marquée par la peur de l’avenir. L’auteure y explore ce qui relie les vivants, les morts et ceux qui ne sont pas encore nés, au-delà des angoisses du présent.

Un testament pour les humains de 2226

Je voudrais m'adresser aujourd'hui à des humains qui vivront dans deux cents ans. Eux comme moi, nous faisons partie d'un grand flux cosmique qui embrasse aussi les végétaux, les minéraux, l'univers entier. Chacun de nous n'est qu'une infime gouttelette dans ce gigantesque mouvement.

Je m'adresse à toi, humain de 2226, du haut de mon présent, sur lequel j'ai encore, jusqu'à aujourd'hui, un certain pouvoir. Quand on est encore vivant, on a tendance à regarder avec une certaine hauteur ceux qui ne sont plus et ceux qui ne sont pas encore. Nous, les vivants, nous existons pour l'instant dans la pointe du moment présent. Bientôt, nous n'y serons plus.

Je dis cela sans nostalgie anticipée, car il est intéressant aussi de voir les choses depuis le point de vue où nous ne sommes plus. Quand on aborde les rivages de la vieillesse, comme c'est mon cas, on sent qu'on perd déjà un peu de cette pointe du présent. On se retrouve un peu sur la touche. On a moins besoin d'exister, et l'on peut alors devenir un regard. Posture ingrate en apparence et pourtant je la trouve plus enviable et intéressante qu'on ne le croit.

De là où je m'adresse à toi, en France, en ce mois de juillet 2026, il me semble que nous sommes dans le creux d'une vague civilisationnelle. Ces vagues montent et descendent depuis les débuts de l'humanité. Une crainte se répand : l'avenir semble incertain. Réchauffement climatique, guerres qui se propagent, épidémies, intelligence artificielle… où tout cela nous mène-t-il? Il y a comme une peur de fin du monde.

Mais ce n’est pas la première fois. Lorsqu’une civilisation s'effondre, elle croit volontiers que l'humanité tout entière s'effondre avec elle. C'est une représentation autocentrée, nous confondons facilement la fin de notre monde avec la fin du monde et même de l’univers.

Dans cette gigantesque expansion cosmique, nous sommes reliés les uns aux autres par le fait d'habiter une même planète, par nos cultures, nos histoires et nos langues mais aussi par ce que certains penseurs grecs appelaient le logos : cet ordre du monde qui nous dépasse, mais dont notre propre capacité de penser fait partie. Nous ne regardons pas cet ordre du dehors : nous sommes pris en lui. La goutte est de la même eau que le fleuve. Je ne suis qu'une infime gouttelette ; mais dans cette gouttelette, quelque chose du fleuve se regarde.

Cette capacité de penser ne nous vient pas seulement de notre appartenance à l'univers ; elle nous est aussi transmise par ceux qui ont vécu avant nous. Nous pensons avec des mots que nous n'avons pas inventés, à partir d'œuvres, de découvertes, d'erreurs et de conflits qui nous précèdent. Nous reprenons un héritage, nous le transformons avant de le transmettre à notre tour. Le fleuve qui nous traverse est à la fois cosmique et historique.

Voilà ce que j'ai appris et dont je voudrais te faire part : nous avons une conscience et une raison, mais elles ne se développent pas toutes seules. Elles demandent des exercices, un travail, une formation de soi. Il s’agit de pratiquer l’argumentation, la formulation des problèmes, l’écriture, mais aussi l’attention quotidienne à sa propre manière de penser. Observer les moments où l’impatience, la colère ou la peur prennent le dessus, apprendre à les interroger plutôt qu’à leur obéir : c’est ainsi, peu à peu, que la pensée devient une manière de vivre.

C'est cela que je voudrais transmettre à mon tour : non pas un savoir, encore moins une vérité définitive, mais une certaine manière de travailler sa pensée.

Je constate que j'ai pu faire un chemin, guidée par mes prédécesseurs, qui m'a permis de desserrer l'emprise de certains conditionnements : ceux d'un milieu, d'une famille, d'un genre. Je ne prétends pas les avoir dépassés ; ils m'habitent sans doute encore. Mais je les vois davantage et cette simple distance change déjà beaucoup de choses. En vieillissant, et grâce à ce travail, je me sens moins soumise à eux. Ils reviennent pourtant parfois, surtout lorsque je me sens personnellement atteinte. Je vois alors resurgir les anciens jugements. La différence est qu’ils ne me paraissent plus être la vérité ; ils deviennent eux aussi un objet d’examen.

J'ai eu la chance d'accomplir ce travail dans des conditions qui ne m'étaient pas trop défavorables. Je suis née à une époque où les femmes commençaient à s'émanciper vraiment. Si j'étais née deux cents ans plus tôt, en 1767, les choses auraient été bien plus dures pour moi.

Cette émancipation n'a pas toujours été facile ; des obstacles se sont dressés sur mon chemin. C'est le lot commun. Je me méfie tout de même de ceux qui prétendent qu'il faudrait s'en réjouir. Ce qui distingue les uns des autres, ce n'est pas d'en rencontrer ou non, mais ce qu'on parvient à en faire et il arrive aussi que les coups du sort si violents qu'on n'en puisse rien faire du tout.

Ce qui m'aide à faire face à ces obstacles, c'est la philosophie. Non comme un savoir théorique, clos et extérieur, mais comme une pratique de soi : une pratique qui suppose à la fois un engagement — s'impliquer, prendre position, se laisser transformer par ce qu'on fait — et un certain recul. Je dirais qu'il s'agit d'apprendre la posture d'un engagement détaché.

L'expression paraît se contredire. Nous croyons qu'il faut choisir : s'engager pleinement, au risque d'être emporté ; ou se tenir à distance, au risque de ne plus rien vivre. Je pense au contraire que c'est leur tension qui est féconde.

S'engager, c'est prendre parti, s'exposer, vouloir réellement quelque chose ; entrer dans une situation sans rester sur le seuil. Le détachement est tout aussi nécessaire, non qu’il supprime la souffrance, mais il permet de ne pas s’y confondre et de continuer à penser. Sans cette distance, nous subissons souvent nos impulsions sans même savoir pourquoi. Être détaché n’est pas être indifférent. C’est ne se confondre jamais tout à fait avec ce qu’on fait, ce qu’on pense, ce qu’on éprouve ; garder la possibilité de regarder ce qu’on est en train de devenir.

On peut vivre une passion de cette manière : s'y jeter avec ferveur, tout en gardant la liberté de l'examiner. Jouer le jeu sérieusement, comme un enfant joue sérieusement, mais sans jamais oublier que c'est un jeu.

Le détachement ne porte pas seulement sur ce que je fais ; il porte sur moi. Tenir ma position et la tenir à distance, la défendre et la questionner du même geste. Une part de moi agit ; une autre observe celle qui agit. Ce regard n'est pas un juge : c'est une présence qui empêche mes engagements de devenir des prisons.

Quand je regarde le chemin parcouru, je vois que ce qui a peut-être le plus changé en moi, c’est le cadre à travers lequel j'interprète la réalité. J’ai longtemps interprété le monde à travers des catégories morales : le bien et le mal, la faute et le mérite, les coupables et les victimes. Cette manière de voir est profondément ancrée dans l’époque où je vis. Peut-être te paraîtra-t-elle étrange, à toi qui me lis deux siècles plus tard. Peut-être, au contraire, te sera-t-elle encore familière. Je n’en sais rien. Elle est en tout cas largement héritée d’une longue tradition chrétienne, qui a profondément façonné notre manière d’interpréter les actes humains.

Peu à peu, la pratique de la philosophie m’a permis de découvrir un autre regard. Je me suis moins demandé si un geste était permis que ce qu'il produisait, quelle manière d'être il exprimait, quelle forme il donnait à une existence. Cela n'a pas supprimé toute question morale ; cela l'a replacée dans un horizon plus vaste. J'ai cessé de tenir mes erreurs et celles des autres pour des fautes à expier : elles sont devenues la matière même de la transformation.

Cela va peut-être te paraître dérisoire, à toi qui vivras en 2226 : parmi les étapes de cette émancipation, il y a eu un petit camion. Elle s'est matérialisée dans cette Philomobile. La première fois que j'ai pris seule le volant, je me suis sentie fière et libre. Sentiment enfantin, mais qui disait quelque chose : je partais vers un ailleurs, j'allais rencontrer des gens que je ne connaissais pas, entendre des pensées que je n'avais jamais entendues, affronter l'imprévu. En prenant la route, je me mettais au défi de moi-même. La Philomobile n'était pas seulement un moyen de transport, elle était la forme visible d'une manière d'habiter le monde : avancer, rencontrer, penser avec d'autres, accepter de ne pas savoir d'avance ce qui viendra.

Voilà ce que je voudrais te léguer dans ce testament : l'idée que l'être humain est relié à ce qui le dépasse, qu'il peut être porté par une passion sans en devenir prisonnier, et qu'au fond il se façonne moins en cherchant qui il est qu'en donnant forme à sa manière de vivre.

Je te souhaite de ne pas t'enfermer dans des querelles ridicules, ces querelles qu'un vieil auteur de mon monde, Rabelais, appelait picrocholines. Il racontait déjà l'histoire d'une guerre immense déclenchée par une dispute de galettes entre des bergers et des marchands, tandis qu'un roi, Picrochole, poussé par ses flatteurs, se partageait le monde entier avant d'avoir gagné sa première bataille. Peut-être Rabelais sera-t-il oublié quand tu me liras ; peu importe. Retiens seulement qu'il faut se méfier des conflits démesurés nés de causes minuscules et plus encore de ceux qui érigent leurs petites querelles en destin du monde.

Je te souhaite de voir large sans prendre la fuite, d'examiner tes conditionnements et tes fragilités sans les craindre, et de ne pas te raconter d’histoires, ou le moins possible. Non pour te scruter sans fin ni te prendre pour le centre de tout, mais pour garder ce pouvoir de te voir agir, et de ne pas te confondre avec ce qui t'emporte.

Quand tu liras ces lignes, je ne serai plus depuis longtemps qu'une goutte dissoute dans l’océan. Quelque chose de cette façon de penser te parviendra peut-être, non pas moi, mais la forme, comme le fleuve demeure tandis que les gouttes passent.

Cette pointe de présent où tu te tiens, et que je n'atteindrai jamais, t’appartient, fais-en quelque chose.

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