La PhilomobilePhilomobilePar Laurence Bouchet
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Réflexions

Peut-on aimer quelqu’un sans se projeter avec lui ?

Peut-on aimer sans vouloir construire un avenir à deux, ou se projeter sans véritablement aimer ? Une réflexion sur l’amour, l’attente et l’engagement.

Un groupe de participants échange en cercle dans une cour, lors de l’atelier de pratique philosophique consacré à l’amour et à la projection.

Une personne peut-elle nous aimer sincèrement sans envisager d’avenir commun ? Et, inversement, le fait de construire un avenir avec quelqu’un prouve-t-il qu’on l’aime véritablement ?

La question paraît simple, mais le verbe « se projeter » peut désigner au moins deux mouvements.

Nous pouvons d’abord projeter un avenir commun : imaginer vivre ensemble, avoir des enfants, acheter une maison, voyager ou simplement continuer à avancer côte à côte.

Mais nous pouvons aussi projeter nos attentes sur l’autre : lui attribuer les qualités dont nous avons besoin, imaginer ce qu’il pourrait devenir ou croire qu’il partage nos désirs parce que nous aimerions qu’il les partage.

Ces deux formes de projection peuvent se rejoindre. Lorsque nous imaginons un avenir avec une personne, sommes-nous certains de construire avec elle ? Ne sommes-nous pas parfois en train de l’intégrer à un scénario que nous avons déjà écrit ?

Nous pouvons donc aimer sans nous projeter. Mais nous pouvons aussi nous projeter sans véritablement aimer.

Aimer et vouloir construire : est-ce la même chose ?

Aimer quelqu’un désigne un sentiment ou une certaine manière de vouloir son bien. Se projeter avec cette personne implique une décision : lui faire une place dans son avenir.

Ces deux mouvements peuvent aller ensemble, mais ce n’est pas toujours le cas.

Nous pouvons éprouver de l’attachement, du désir, de l’admiration ou de la tendresse pour une personne sans être prêts à modifier notre existence pour elle. Nous pouvons aimer sa présence tout en refusant les contraintes, les renoncements ou les responsabilités qu’impliquerait une vie commune.

Mais la situation inverse existe également.

Nous pouvons vouloir construire avec quelqu’un parce que cette personne nous rassure, nous apporte une stabilité matérielle, correspond à notre milieu social ou partage un projet qui nous convient. Nous pouvons désirer le mariage, la maison, les enfants ou une certaine sécurité davantage que la personne avec laquelle nous souhaitons les obtenir.

Dans ce cas, nous ne nous projetons peut-être pas avec l’autre, mais avec la fonction que nous lui faisons occuper dans notre vie.

Le projet commun ne prouve donc pas l’amour, pas plus que son absence ne prouve l’absence d’amour.

Pourquoi une personne amoureuse ne se projette-t-elle pas ?

L’absence de projet peut avoir des significations très différentes.

Une personne peut ne pas se projeter parce qu’elle vient de vivre une séparation, qu’elle traverse une période instable ou qu’elle ne sait pas encore ce qu’elle veut. Elle peut avoir peur de perdre sa liberté, de souffrir à nouveau ou de reproduire une relation passée.

Elle peut aussi apprécier sincèrement la relation sans souhaiter qu’elle évolue. Dans ce cas, son absence de projection n’est pas nécessairement une peur à surmonter. Elle peut constituer une position assumée.

Il est tentant d’interpréter cette indécision de la manière qui nous fait le moins souffrir :

  • « Il m’aime, mais il a peur. »
  • « Elle finira par être prête. »
  • « Avec suffisamment de patience, il comprendra que nous pouvons être heureux. »

Ces hypothèses sont possibles, mais elles risquent aussi d’entretenir une attente qui ne repose que sur notre désir.

Une question plus exigeante apparaît alors : écoutons-nous ce que l’autre nous dit, ou remplaçons-nous ses paroles par l’avenir que nous espérons ?

Se projeter sans véritablement aimer

Le désir de construire un avenir commun peut avoir d’autres motifs que l’amour.

Nous pouvons nous engager parce que nous redoutons la solitude, parce que le temps passe, parce que notre entourage attend de nous que nous formions un couple ou parce que la relation nous apporte un confort auquel nous ne voulons pas renoncer.

Nous pouvons également apprécier la vie que l’autre rend possible sans aimer profondément la personne qu’il est.

La projection devient alors utilitaire : l’autre apparaît comme la condition d’un projet personnel.

Cette situation n’implique pas nécessairement une manipulation consciente. Nous pouvons croire que nous aimons alors que nous sommes surtout attachés à la sécurité, au plaisir ou au statut que la relation nous procure.

Les trois formes d’amitié distinguées par Aristote peuvent nous aider à examiner cette ambiguïté.

Cette question rejoint celle posée dans Libérons le sentiment amoureux !, sur ce que nous appelons vraiment aimer.

Les trois formes d’amitié selon Aristote

Dans l’Éthique à Nicomaque, Aristote distingue trois formes d’amitié selon ce qui fonde le lien : l’utilité, le plaisir et la vertu.

Même si l’amitié et l’amour ne se confondent pas complètement, cette distinction permet d’interroger ce que nous recherchons dans une relation amoureuse.

La relation fondée sur l’utilité

Dans une amitié fondée sur l’utilité, nous apprécions l’autre pour ce qu’il nous apporte.

Une relation amoureuse peut également reposer sur le besoin. L’autre offre une sécurité matérielle, une stabilité affective, une place sociale, une organisation familiale ou une protection contre la solitude.

Dans ce type de relation, il est tout à fait possible de se projeter très loin.

On peut acheter un logement, avoir des enfants, organiser une vie commune et prévoir sa retraite sans pour autant s’intéresser profondément à la singularité de la personne avec laquelle on construit.

Le projet est solide parce que les intérêts convergent. Mais qu’advient-il du lien lorsque l’autre ne répond plus au besoin qui le fondait ?

Si la situation matérielle change, si la sécurité disparaît ou si l’un des deux partenaires ne remplit plus la fonction attendue, la relation risque de perdre sa raison d’être.

Nous nous étions projetés, mais aimions-nous la personne ou ce qu’elle rendait possible ?

La relation fondée sur l’agréable

Dans une amitié fondée sur le plaisir, nous aimons la compagnie de l’autre parce qu’elle nous procure de l’agrément.

La relation amoureuse peut ainsi se construire autour du désir, de la séduction, des loisirs partagés, de la complicité ou de la joie d’être ensemble.

Cette forme de lien paraît peut-être moins propice à la projection matérielle que la relation fondée sur l’utilité. Elle privilégie souvent l’intensité du présent : nous sommes bien ensemble et cela nous suffit.

Mais le plaisir peut aussi nourrir un projet commun. Parce que nous nous sentons heureux avec l’autre, nous désirons prolonger cette expérience.

La difficulté est que ce qui nous plaît peut changer. Les goûts évoluent, le désir se transforme, la nouveauté disparaît. Lorsque la relation devient moins agréable, que reste-t-il du lien ?

Nous aimions peut-être les moments vécus avec cette personne. Mais aimions-nous la personne elle-même, y compris lorsqu’elle cessait de nous plaire ou de nous divertir ?

La relation fondée sur la vertu

La troisième forme d’amitié est, pour Aristote, la plus accomplie. Elle unit des personnes qui reconnaissent et apprécient mutuellement ce qu’elles sont, et qui veulent le bien l’une de l’autre.

Il ne s’agit plus seulement de rechercher un avantage ou un plaisir. Chacun estime l’autre pour lui-même.

Une telle relation implique-t-elle nécessairement de se projeter dans un avenir commun ?

Pas forcément au sens matériel. Vouloir le bien d’une personne ne conduit pas automatiquement à partager un logement, à fonder une famille ou à organiser toute son existence avec elle.

Mais cette forme de lien contient peut-être une autre projection : non pas un scénario imposé à l’autre, mais la volonté de grandir avec lui.

Chacun aide l’autre à développer ce qu’il a de meilleur. Il l’encourage, mais il peut aussi le questionner, le contredire et mettre ses idées à l’épreuve. Il ne cherche pas à le maintenir dans le rôle qui lui convient.

Aimer véritablement consisterait alors moins à dire : « Je sais ce que nous deviendrons » qu’à pouvoir dire : « Je veux que nous devenions plus lucides, plus libres et plus capables d’agir, même si cette évolution nous transforme. »

Ce type d’amour ne se contente pas de rassurer. Il nous confronte parfois à ce que nous préférerions ne pas voir. Il ne cherche pas à façonner l’autre selon nos attentes, mais à l’aider à devenir davantage lui-même.

Serait-ce cela, le véritable amour : une relation dans laquelle chacun contribue à faire grandir l’autre, accepte d’être questionné par lui et refuse de l’enfermer dans une image ?

Projeter un avenir ou projeter ses attentes ?

Lorsque nous envisageons une vie commune, il est courant de croire que notre projet est réellement partagé.

Mais l’est-il ?

Avons-nous interrogé les motivations de l’autre, ou avons-nous supposé qu’il désirait la même chose que nous ? Cherche-t-il le même avenir ou accepte-t-il simplement de participer au nôtre ? À partir de quand proposer devient-il convaincre ? Et à partir de quand convaincre devient-il imposer ?

Nous ne projetons pas seulement un avenir avec l’autre. Nous projetons aussi sur lui une image façonnée par nos besoins.

Parce que nous avons besoin de douceur, nous le voyons comme une personne douce. Parce que nous désirons être rassurés, nous interprétons certains gestes comme la promesse d’un engagement futur. Parce que la relation est importante pour nous, nous supposons qu’elle occupe la même place dans l’existence de l’autre.

La projection n’est pas forcément un mensonge volontaire. Elle est souvent une manière de compléter ce que nous ignorons.

Mais elle devient problématique lorsqu’elle nous empêche de regarder la situation présente :

  • Que dit réellement cette personne ?
  • Que fait-elle concrètement ?
  • Ses actes correspondent-ils à ses paroles ?
  • Attendons-nous d’elle ce qu’elle n’a jamais promis ?
  • Acceptons-nous la relation telle qu’elle existe, ou seulement telle que nous espérons qu’elle devienne ?
  • Aimons-nous la personne réelle ou celle qu’elle pourrait devenir dans notre scénario ?

Nous sommes parfois davantage attachés à une possibilité qu’à la relation réelle.

Cette question rejoint celle que pose l’article Faut-il ne rien attendre des autres ?

Le projet commun peut-il devenir un enfermement ?

Construire un avenir à deux peut être l’expression d’un amour profond. Cela peut aussi devenir un moyen de ne plus regarder le présent.

Le projet nous rassure parce qu’il donne une forme à la relation. Nous parlons d’une maison, d’un mariage ou d’un voyage, et ces images semblent prouver que le lien est solide.

Mais le projet peut masquer certaines difficultés.

Sommes-nous encore curieux de l’autre ? Nous laissons-nous transformer par la relation ? Ou cherchons-nous surtout à obtenir la confirmation d’un avenir déjà imaginé ?

Un couple peut continuer à réaliser ses projets tout en ayant cessé de se rencontrer véritablement. Les partenaires accomplissent ce qu’ils avaient prévu, mais ne se questionnent plus, ne se surprennent plus et ne se font plus grandir.

À l’inverse, une relation sans grand projet matériel peut être profondément vivante si chacun reconnaît l’autre, s’intéresse à ce qu’il devient et accepte d’être mis en mouvement par lui.

La qualité de l’amour ne se mesure donc pas seulement à l’importance des projets communs.

Vivre au présent : liberté ou évitement ?

« Je préfère vivre au jour le jour » peut exprimer une véritable disponibilité au présent. Mais cette phrase peut également servir à éviter une décision.

Vivre au présent ne signifie pas ignorer les conséquences futures de nos choix. Une relation évolue, même lorsque personne ne veut la définir. L’attachement grandit, les attentes se précisent et le temps investi devient plus important.

Le refus de se projeter n’est donc pas une position neutre. Il engage aussi l’autre, particulièrement lorsque celui-ci espère construire une relation durable.

Le doute qui accompagne ce choix rejoint ce qu’explore l’article Engagement, doute et incertitude.

La question n’est pas seulement : « Cette personne m’aime-t-elle ? »

Elle devient aussi : « La relation qu’elle me propose correspond-elle à ce que je désire et à ce que je peux vivre sans me perdre ? »

L’amour suffit-il ?

Nous confondons parfois la sincérité d’un sentiment avec la possibilité d’une relation.

Une personne peut nous aimer et ne pas pouvoir nous offrir la relation que nous souhaitons. Elle peut être honnête dans son attachement et tout aussi honnête dans son refus de s’engager.

Inversement, une personne peut accepter de construire avec nous sans éprouver cet amour qui veut notre bien et nous reconnaît pour nous-même.

Nous préférerions généralement une réponse simple : si elle m’aime, elle restera ; si elle se projette, c’est qu’elle m’aime.

Mais ni la présence d’un projet ni son absence ne suffisent à révéler la nature du lien.

Il faut examiner ce qui fonde la relation :

  • Restons-nous ensemble parce que nous avons besoin l’un de l’autre ?
  • Parce que nous éprouvons du plaisir à être ensemble ?
  • Parce que nous voulons sincèrement le bien et le développement l’un de l’autre ?
  • Ces trois dimensions sont-elles présentes ?
  • Laquelle domine lorsque la relation traverse une difficulté ?

L’amour n’abolit ni les peurs, ni les incompatibilités, ni les choix de vie. Et le projet commun ne garantit ni la reconnaissance de l’autre ni le désir de grandir avec lui.

Attendre, construire ou renoncer ?

Face à une personne qui ne se projette pas, nous cherchons souvent la bonne décision : faut-il patienter ou partir ?

Face à une personne qui se projette, nous devrions peut-être nous demander avec autant de sérieux : pourquoi veut-elle construire avec nous, et pourquoi voulons-nous construire avec elle ?

Plusieurs questions méritent d’être examinées :

  • Qu’attendez-vous précisément de cette relation ?
  • L’autre connaît-il clairement vos attentes ?
  • Désirez-vous cette personne ou le projet qu’elle rend possible ?
  • A-t-il demandé du temps ou refuse-t-il le principe même d’un engagement ?
  • Vous donne-t-il des raisons concrètes d’espérer une évolution ?
  • Que vous apportez-vous mutuellement : de la sécurité, du plaisir, une possibilité de progresser ?
  • Pouvez-vous vous contredire sans menacer immédiatement la relation ?
  • L’autre vous aide-t-il à devenir plus libre, ou vous maintient-il dans le rôle dont il a besoin ?
  • Combien de temps êtes-vous prêt à rester dans l’incertitude ?
  • Votre attente est-elle un choix assumé ou la peur de perdre la relation ?
  • Accepteriez-vous cette relation si vous saviez qu’elle ne changerait jamais ?

Cette dernière question est souvent décisive.

Si la relation demeurait exactement telle qu’elle est aujourd’hui, voudriez-vous encore la vivre ?

Clarifier plutôt qu’interpréter

Lorsqu’une relation nous trouble, nous passons beaucoup de temps à interpréter l’autre : ses silences, ses messages, ses hésitations et ses contradictions.

Mais essayer sans cesse de comprendre l’autre peut nous éloigner de notre propre position.

Que voulons-nous ? Que refusons-nous ? Quelles concessions sommes-nous prêts à faire ? À partir de quand notre patience devient-elle une manière de ne pas décider ? À partir de quand notre projet commun devient-il une manière d’éviter de nous demander si nous nous aimons encore ?

La philosophie ne donne pas une réponse universelle à ces questions. Elle permet de mettre à l’épreuve les réponses que nous nous donnons trop rapidement.

Elle nous aide à distinguer :

  • ce que nous savons de ce que nous imaginons ;
  • l’amour du besoin ;
  • le plaisir d’être ensemble de la volonté du bien de l’autre ;
  • le présent de la promesse ;
  • le projet partagé du scénario imposé ;
  • l’acceptation de la résignation ;
  • le désir de construire de la peur d’être seul.

Une consultation philosophique pour examiner votre relation

Il est difficile de réfléchir seul à une relation dans laquelle nous sommes émotionnellement engagés. Nous revenons souvent aux mêmes interprétations, parce que certaines conclusions nous font peur ou contredisent ce que nous espérons.

La consultation philosophique offre un espace pour examiner votre situation, sans réponse toute faite.

Par un questionnement précis, nous pouvons clarifier ce que vous attendez, confronter vos interprétations aux faits et identifier les présupposés qui orientent votre manière de voir la relation.

Nous pouvons notamment examiner :

  • ce que vous appelez « aimer » ;
  • les raisons pour lesquelles vous souhaitez vous engager ou rester libre ;
  • ce que vous projetez sur l’autre ;
  • la part d’utilité, de plaisir et de désir de progression dans votre relation ;
  • la différence entre la personne réelle et celle que vous espérez qu’elle devienne.

Il ne s’agit pas de décider à votre place s’il faut rester, partir ou s’engager. Il s’agit de vous aider à comprendre la position que vous adoptez et à choisir plus lucidement.

La consultation peut se faire seul ou à deux, en visioconférence ou en présentiel. Les tarifs et modalités sont détaillés sur la page de réservation, et plusieurs consultations filmées permettent d’en voir concrètement le déroulé.

Ce texte prolonge les réflexions développées lors d’un atelier philosophique consacré à l’amour, à l’attente et à la projection. Merci aux participants pour les questions et les idées qui ont nourri ce travail.

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Vos réflexions liées à ce texte

Ces lignes ne prétendent à aucune vérité définitive : elles sont une proposition à discuter, à prolonger, à contredire. Vos objections, questions et hypothèses sont les bienvenues.