Des échanges et un parcours philosophique


ATELIERS PHILO DANS LES RUES DE SAINT-CLAUDE

1. POURQUOI AIME-T-ON APPRENDRE ?

Comme chaque année depuis 3 ans, je me rends dans les quartiers de la ville de Saint-Claude dans le Jura, à la rencontre des habitants pour poser des questions et dialoguer.

Ce soir là nous philosophons autour des balançoires. À la question qui aime apprendre ? Les enfants présents répondent tous par l’affirmative.

Mais pourquoi aime-t-on apprendre ? Ils ne savent pas trop.

Alors je prends l’exemple de la balançoire sur laquelle une petite fille se trouve.

- Est-ce que se balancer tout seul ça s’apprend ?

- Oui, au début, on ne sait pas, il faut que quelqu’un nous pousse. Et ensuite on apprend en poussant ses jambes en avant et en tirant sur ses bras.

- Et, pourquoi aime-t-on apprendre à se balancer ?

- Quand on sait le faire, on est fier, on ne savait pas avant et maintenant on sait, on se sent un peu plus fort. Et puis, on trouve que c'est agréable, c'est comme si on volait, on sent le vent dans ses cheveux.

- Et quand on apprend à lire et à écrire ?

- C’est pareil, on se sent un peu plus fort parce que maintenant on peut écrire ce qu’on veut, on peut lire des livres.

- Mais est-ce que c'est facile d'apprendre ?

- Non, parfois on se trompe et on n'aime pas.

Et puis, Yanis va rentrer au collège. Il sait que parfois on se moque de ceux qui aiment apprendre, on les traite d’intellos. Alors pour apprendre il faut aussi parfois le courage d’affronter d'un côté ses erreurs et de l'autre les moqueries.

Puis l'atelier philo improvisé est interrompu par une horde de sangliers qui vient se promener en ville et qui a beaucoup plus de succès que mes questions...



2. QU’EST-CE QUI IMPORTE LE PLUS, RÉUSSIR OU APPRENDRE ? Cette fois-ci nous allons philosopher sur le terrain de foot. Les garçons sont un peu étonnés de cette intrusion. Amir arrive tout content, il vient d’avoir son bac avec mention, nous le félicitons. Mais vantard, il la ramène en disant qu’en plus il n’a rien fait de l’année. « Je l’ai eu sans charbonner ! » Alors je propose un dilemme : mettons que tu as travaillé toute l’année mais que le jour de l’examen, manque de chance, tu rates, ou bien tu n'as rien fait mais par chance, erreur du correcteur ou autre, tu obtiens un très bon résultat. Que choisis-tu ? Face à ce dilemme la plupart des jeunes choisit le résultat.

Mais Hamza, lui n’est pas d’accord : "Ton diplôme que tu ne mérites pas, qu’est-ce que tu en feras quand tu auras 30 ans ? Il t’avancera à quoi ? Tu seras incompétent. Tandis que si tu as appris mais que par malchance tu n’as pas eu le résultat, ce n’est pas grave tu sais quelque chose, tu as une compétence."

J’ai plutôt tendance à penser comme Hamza. Ne jurer que par le résultat, c'est tomber dans l'esprit de sérieux, c'est refuser d'assumer sa liberté. Celle-ci est toujours à remettre en jeu et l'on voit bien des adultes tomber dans ce piège, s'accrocher trop sérieusement à leur statut, à leur image ou se désoler de ne pas avoir atteint les sommets, se considérer comme nuls, ce qui est une autre forme de complaisance. J'explique alors aux jeunes que j’ai quitté le métier de prof car je trouve que dans notre système on pousse trop aux résultats (tout en prétendant souvent le contraire), comme si c’était cela qui donnait de la valeur à une personne. Comme Hamza, je pense que c’est bien plus apprendre qui nous donne une force et une liberté intérieures. Mais pas seulement accumuler du savoir, apprendre sur soi, faire l'expérience de soi. À l'école, je trouve qu'on ne donne pas suffisamment le goût d’apprendre qui est un plaisir en lui-même. Et puis c’est cette logique du résultat (et de la paix sociale?) qui fait que l’on demande souvent aux professeurs de surévaluer les travaux des élèves, que certains vivent comme un drame de rater un examen ou comme un exploit de réussir. Ils ne se rendent pas compte alors qu’ils font reposer leur existence sur des critères qui leur sont extérieurs. Bon, c'est bien joli tout ça, mais il y a la partie de foot !


ATELIERS PHILO AU FESTIVAL POUR L'ENFANT IDÉKLIC.

Cette année comme chaque année depuis 30 ans a eu lieu le festival pour enfants Idéklic dans la petite ville du jura de Moirans-en-montagne. Pendant 4 jours la ville s’anime de toutes sortes de spectacles poétiques, décalés, provocants, drôles. Elle fourmille d’enfants qui expérimentent l’équitation, le vitrail, la poterie, le théâtre, la danse, …et même un peu de philosophie. Ce qui suppose de prendre le temps de se poser, de faire un pas de côté pour observer, s’observer, se questionner. N'en déplaise aux puristes de la discipline, il n'est jamais trop tôt pour apprendre à chercher une idée, à écouter celle des autres, à cultiver la capacité d'étonnement propre à l'enfance au lieu de l'étouffer comme cela arrive trop souvent lorsqu'on devient adulte. Merci à Rosen et Josepha d'être venues partager avec moi cette aventure de philo en mouvement avec en prime quelques baignades dans les lacs du Jura.





AMITIÉ ET CONFIANCE Animer des ateliers philo c’est questionner, chercher avec les autres et, à partir des réponses proposées, regarder le monde intérieur et extérieur avec des éclairages différents

Lors du festival pour enfants Idéklic, nous avons abordé à plusieurs reprises le thème de l’amitié. Je fais ici un résumé de deux de ces ateliers.

Qu’est-ce qu’un ami ? Lina, 13 ans, a proposé que c’est quelqu’un en qui on peut faire confiance. Nous avons souligné que la confiance est essentielle à l’amitié, ce qui signifie que s’il n’y a pas de confiance, il n’y a pas d’amitié. La couleur des cheveux est accidentelle, si mon ami change de couleur de cheveux ou perd ses cheveux, mes sentiments pour lui ne changeront pas. Mais si la confiance disparaît de la relation alors l’amitié n’existe plus, c’est pourquoi la confiance est essentielle à l’amitié.

Mais que signifie faire confiance ? C’est penser que l’autre ne nous trahira pas, ne nous mentira pas, qu’on pourra compter sur lui ou sur elle. Axel, 12 ans, nuance : oui on peut penser cela, mais on ne peut jamais être sûr à 100% que l’autre est fiable. Alors faire confiance, c’est d’abord donner sa confiance tout en sachant que pour une raison ou pour une autre cette confiance pourra être déstabilisée.

Mais pourquoi veut-on faire confiance ? Parce qu’on a besoin de savoir que dans ce monde instable et impermanent on peut quand même s’appuyer sur quelque chose, sur quelqu’un d’un peu stable. On veut pouvoir faire confiance parce qu’on a besoin d’être rassuré. Rosen, la cinquantaine (eh oui, les enfants et les adultes peuvent dialoguer ensemble) a proposé que dans une relation, mieux vaut être bien conscient de ses besoins. Dans ce cas, la confiance est un besoin, centré sur soi, d'être rassuré. Mais on peut voir les choses autrement, faire confiance c’est aussi penser que l’autre peut donner le meilleur de lui-même, non pas pour soi, mais pour lui. Lui donner sa confiance, c'est croire en lui, c'est aussi le pousser à prendre confiance en lui. Axel a résumé : faire confiance, c’est donner quelque chose de soi, sans être jamais certain du retour.

Imaginons une situation. Deux amis : Louis invite Lucas pour passer la soirée mais ce dernier décline l’invitation en disant qu’il a du travail. Mais le soir même Louis aperçoit Lucas à la séance de cinéma. Il comprend que Lucas lui a menti. La confiance qu’il lui faisait est ébranlée.

J’invite alors les participants à interpréter cette situation. Pour Lina, ce comportement serait cause de rupture de la relation, car on ne peut plus faire confiance à quelqu’un qui ment. Mais Ophélie, la quarantaine, voit les choses autrement. Elle propose de comprendre pourquoi une personne a besoin de mentir. La plupart du temps on ment, dit-elle pour se protéger, parce qu’on a peur de blesser et surtout d’être blessé ou d’être dérangé. C'est probablement ce qui arrive à Lucas dans la situation décrite. Son intention n’était pas de blesser son ami bien au contraire, même si au final son mensonge peut être vécu comme très blessant. Lucas a manqué de confiance pour dire la vérité... Alors comprendre la faiblesse de l’autre, sa difficulté à dire vrai permet de moins en souffrir, peut-être de demander une explication, peut-être aussi de pardonner et de continuer à faire confiance malgré tout.

Merci aux participants pour leurs idées, elles me nourrissent et donnent à ma propre existence un relief plus profond et vivant.


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