LE PHILOSOPHE, L'ESPRIT DE SÉRIEUX ET L'ESPRIT CRITIQUE.

Mais, direz‑vous, quel objet a‑t‑il en tout cela ? Celui de se vanter demain entre ses amis de ce qu’il a mieux joué qu’un autre. Ainsi les autres suent dans leur cabinet pour montrer aux savants qu’ils ont résolu une question d’algèbre qu’on n’aurait pu trouver jusqu’ici. Et tant d’autres s’exposent aux derniers périls pour se vanter ensuite d’une place qu’ils auront prise, aussi sottement à mon gré. Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non pas pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils les savent, et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seraient plus s’ils avaient cette connaissance.

Blaise Pascal, Les Pensées

Lorsqu’on aime une chose, il me semble important de savoir la critiquer. Si on ne le fait pas, on tombe dans l’ennuyeux dogmatisme de celui qui veut imposer aux autres la vérité sans failles qu’il pense avoir trouvée. J’aime la philosophie et les philosophes, c’est pourquoi je les critique.

J’entends par esprit de sérieux le fait de penser qu’on a une supériorité sur le commun des mortels.

Pourquoi fait-on cela ? Pour se rassurer. L’esprit de sérieux apparaît comme une consolation face à l’angoisse du néant. Se prendre au sérieux nous fait croire que nous ne sommes pas rien du tout puisque nous pensons être un peu ou très au-dessus de nos congénères.

Les humains ont inventé les titres et des médailles pour marquer leur reconnaissance, mais cela sert aussi souvent à soulager le besoin d’esprit de sérieux. Je ne suis pas rien, j’ai la Légion d’honneur, pense parfois le médaillé.

Chacun de nous aimerait bien posséder cette valeur qui le distinguerait et l’éloignerait un peu du néant. Évidemment c’est difficile à obtenir, car on ne sait pas exactement sur quoi repose cette valeur et selon quels critères elle est établie. Pour se donner de la valeur, les humains que nous sommes s’accrochent à tout et n’importe quoi : les diplômes que l’on obtient, la beauté physique, le sexe auquel on appartient, le statut social, les compétences, la culture, la race, l’intelligence, les muscles, la popularité, le courage, la créativité, le dévouement, etc.

Celui qui tombe dans l’esprit de sérieux s’accroche à ses titres, à ses compétences, à sa beauté, son statut social, etc., il cherche à en imposer, il pense que les autres doivent le reconnaitre, et il les méprisera au besoin pour se rassurer, voire il les humiliera et tentera pour être sûr de posséder le titre, de mettre le groupe des moqueurs dans son camp. Dans le même temps, il aura peur des concurrents qui pourraient menacer la place qu’il occupe un peu au-dessus.

Si personne ne veut l’entendre, il tente de se convaincre de sa supériorité dans l’intimité de ses pensées repliées, il se rassure parfois en se disant qu’un jour on verra ce qu’on verra, il lui suffira de sortir de sa cachette pour qu’on se rende compte.

Quelle que soit la manière adoptée, celui qui s’enferme dans l’esprit de sérieux en oublie le plaisir qu’il y a à agir, à s’exercer, à jouer. En voulant s’assurer de sa supériorité, paradoxalement, il perd de la confiance en soi, en les autres, en la vie. Lorsqu’on fait confiance, on sait qu’on ne contrôle pas tout, on se prend moins au sérieux.

Alors et les philosophes, sont-ils particulièrement menacés par l’esprit de sérieux ?

Ils ne sont pas les seuls que l’esprit de sérieux menace, mais il me semble que ce risque les concerne en effet tout particulièrement.

Les philosophes ont lu Platon et sa fameuse allégorie de la caverne, ils se sont identifiés à celui qui en sort et contemple la vérité. Ils ont appris à questionner leurs opinions. Ils savent qu’il ne faut pas croire tout ce qu’on raconte, leur esprit critique est en éveil. Ils comprennent que ce en quoi ils croyaient avant de sortir de l’antre et de s’approcher de la vérité n’est qu’illusion. Quand il regardent leurs anciennes activités, elles leur semblent dérisoires et futiles. Ils plaignent ceux qui sont restés dans les illusions, illusions du préjugé, des idées toutes faites, illusions des émotions et des passions qui les dominent.

Les philosophes savent eux, pensent-ils, prendre de la distance grâce à la Raison ce formidable outil qu’ils ont pris conscience de posséder et qu’ils utilisent. Mais que font-ils de ce savoir ? C’est là que l’esprit de sérieux risque fort de les rattraper au tournant.

Les philosophes voudraient aider ceux qui sont restés dans la caverne. Ils veulent leur faire comprendre qu’il existe quelque chose au-delà, qu’une vie ne vaut pas la peine d’être vécue si elle n’est pas examinée, si on se laisse agiter par ses passions, si on stationne dans le dérisoire et la platitude des discussions sur la pluie et le beau temps. Ils ressemblent aux religieux dont ils combattent pourtant le prosélytisme. Ils cherchent à convertir, si seulement la philosophie était massivement transmise et pratiquée, le monde s’élèverait, nous connaitrions la paix proclament-ils.

Vouloir transmettre et communiquer à d’autres, ce qui nous semble avoir du sens, ce n’est pas un problème en soi. Sans ce désir il n’y aurait pas de transmission et d’éducation. Le problème, c’est d’en faire une affaire personnelle et d’utiliser la cause que l’on défend pour exister. Piège dans lequel on a vite fait de tomber. Si cette cause est importante, elle donne un sens à la vie, si elle donne un sens à la vie, celle-ci ne se réduit pas à néant et lorsque le philosophe porte cette cause importante, il n’est donc pas rien du tout lui non plus. Ainsi sa cause justifie-t-elle son existence et le place-t-elle un peu au-dessus du lot de la médiocrité humaine. Bref, le voilà prisonnier de son esprit de sérieux : il utilise sa cause pour exister, mais il ne fait pas exister sa cause.

Souvent les philosophes ne sont pas écoutés, ils sont même moqués, ce sont des raseurs abscons pense-t-on, des illuminés, des rêveurs aux théories fumeuses, de pénibles donneurs de leçon. Ces clichés sont réducteurs toutefois ils sont toujours intéressants à examiner, car ils comportent leur part de vérité. Mais souvent il arrive que les philosophes au lieu de se questionner, se gonflent de ressentiment devant tant de préjugés et d’incompréhension, leur esprit de sérieux les conduit alors à se voir en martyr incompris dignes du sort de Socrate.

Il arrive aussi qu’au fond de la grotte quelques prisonniers s’ennuient, ils finissent par se lasser des jeux qui les divertissaient. En quête de sens, ils se mettent à écouter les philosophes. Certains d’entre eux exercent une forme de charisme, leur beau langage, leur savoir et leur air sérieux impressionnent. Alors les prisonniers boivent leurs paroles. Ils font le raisonnement suivant : ce philosophe au ton docte et qui semble profond a l’air d’exister pleinement, à son contact, j’existerai peut-être moi aussi. Peut-être qu’en l’écoutant, moi aussi je pourrais m’élever un peu au-dessus du néant, au-dessus de l’informe. Voyant que certains les écoutent religieusement, les philosophes se prennent encore plus au sérieux : ils prêchent, on les écoute, l’esprit de sérieux se répand.

Comme il n’est pas possible que tout le monde occupe la place au-dessus du lot, la concurrence se fait rude. On assiste à des bagarres de philosophes, ceux qui sont écoutés sont inquiets d’être détrônés, ceux qui ne sont pas écoutés voudraient bien prendre leur place.

Eh, bien me direz-vous cet enfermement dans l’esprit de sérieux n’est pas propre à la philosophie, on trouve exactement le même type de fonctionnement chez les scientifiques, les musiciens, les sportifs, les cuisiniers, les hommes politiques, etc. C’est vrai, mais chez les philosophes cela semble particulièrement problématique puisqu’ils sont censés avoir quelque connivence avec la sagesse et de telles attitudes en semblent pour le moins éloignées. Les philosophes prétendent aimer la sagesse, mais cette déclaration d’amour ne leur sert-elle pas de cache-misère à leur désir de domination symbolique ?

En outre, la philosophie est une discipline très particulière dans le sens où bien qu’elle existe depuis plus de deux millénaires, on ne s’accorde toujours pas pour dire précisément ce qu’elle est. La définition de la philosophie est en elle-même un sujet de débat chez les philosophes. Cette difficulté en rajoute dans l’esprit de sérieux, car les philosophes doivent prouver qu’ils pratiquent une discipline dont on ne sait pas très bien ce qu’elle est. Un footballeur ne rencontre pas ce genre de problème. Il ne se torture pas l’esprit à se demander si oui ou non il est footballeur, il joue au foot, voilà tout. Tandis que le philosophe cherche à se légitimer en tant que philosophe, parfois il s’occupe aussi à délégitimer les autres et souvent cela le soucie davantage que de philosopher. Toujours il risque railler ou de rencontrer des railleurs qui s’indignent : comment osez-vous revendiquer Le titre de Philosophe ? Avez-vous inventé un concept ? Non. Alors vous n’êtes pas philosophe !

L’activité du philosophe consiste encore à observer les humains, à comprendre ce qui les anime et les agite. On pourrait entre autres citer Montaigne, Pascal, Descartes, Spinoza, Schopenhauer, Nietzsche qui furent de grands observateurs des passions humaines et de leurs mécanismes. Le philosophe se fait observateur de ses frères humains, mais sa posture d’observateur ne le rend pas nécessairement plus sage comme l’observe Pascal dans le passage cité en exergue. Il peut utiliser ce savoir comme un pouvoir, une façon de marquer sa supériorité. Il tombe alors dans la vanité qu’il dénonce.

En effet d’une certaine manière, celui qui étudie détient un pouvoir sur son objet d’étude. Il en comprend le fonctionnement qu’il peut décrire, il peut aussi prévoir ses mouvements ou ses agissements et mieux le contrôler. Ainsi l’entomologiste exerce-t-il un pouvoir sur les insectes qu’il épingle et classe consciencieusement. Le sociologue semble échapper aux logiques et aux déterminismes qu’il met au jour et auxquels n’échappent pas ceux qu’il étudie, même chose pour l’ethnologue. Il en va de même pour le philosophe avec les passions humaines. Il se place au-dessus observe comme des mécanismes, la jalousie, la haine, la colère, etc. et comme il se place au-dessus, il peut sembler qu’il n’en est pas prisonnier, d’autant qu’il joue parfois de cette attitude un peu hautaine et distante. Guindé dans sa hiératique posture, jamais on ne le voit descendre de l’échelle où il a grimpé pour observer, comme si lui-même n’éprouvait pas d’émotions, pas de passions, comme si tout un chacun, il n’avait pas deux bras, deux jambes, une bouche et un derrière. Comme si pour s’élever au-dessus du néant, il suffisait de paraître n’être pas soumis aux besoins naturels que nous partageons pourtant avec les animaux, comme s’il suffisait de repousser avec dédain la platitude de nos échanges convenus. Mais, se placer au-dessus, c’est encore être prisonnier d’une passion, la vanité de celui ou celle qui ne voudrait pas être vain.

Et moi-même Laurence, qu’est-ce je suis en train de faire en observant celui qui observe ? Vais-je tomber à mon tour dans ce que je dénonce ?

Bien souvent j’ai remarqué une affinité entre ce que l’on critique chez l’autre et ce qui existe en soi-même. Par exemple, la posture hautaine et le mépris nous insupportent parce qu’on a soi-même cette tendance. Une personne méprisante n’aime pas qu’on la méprise, une personne hautaine déteste qu’on la prenne de haut, tandis qu’une personne réellement humble n’est pas sensible au mépris qu’elle ne voit pas, c’est une attitude qui lui est étrangère, elle ne se fatiguera pas à la critiquer.

On peut renoncer à critiquer pour ne pas être critiqué. On peut critiquer pour se placer au-dessus et n’être pas critiqué. Mais si je critique, si je veux que cette critique soit agissante, vivante, vibrante, je ne peux qu’accepter la critique à mon tour. Je ne peux qu’accepter cette proximité entre l’autre et moi-même, ce corps à corps où en nous distinguant nous nous ressemblons.

Qu’est-ce que ça veut dire accepter la critique ?

Souvent on ne l’accepte pas, on la rejette vivement, car on a peur de soi. On a peur d’admettre qu’il y a de vilaines choses en soi comme le mépris, la vanité, la bêtise, l’égoïsme. Il n’est pas très agréable de regarder un gros bouton poilu qui nous pousse sur le nez, et quand il s’agit des défauts de caractère, il semble que cela soit encore pire. C’est tout notre être dans sa profondeur qui semble corrompu. En les observant de près nous passons rapidement d’une image idéale de nous-mêmes à une image dégradante, voilà que la honte s’empare de nous.

Mais se fustiger, ce n’est pas accepter.

Eh bien oui, c’est bien là cet égoïsme, cette vanité, ce mépris, cette impuissance, c’est bien là chez moi et ce n’est pas très beau, regardons-le.

Qu’est-ce que tu vas faire de cela maintenant ma cocotte ?

Tu pourrais t’y complaire, comme il arrive que parfois on prenne goût aux mauvaises odeurs de son corps.

Tu pourrais aussi en jouer, peut-être peux-tu créer à partir de ces éléments disgracieux, un peu comme certains artistes parviennent à créer avec des objets de récupération qu’ils vont parfois chercher dans les poubelles.

Allez amuse-toi un peu, ne t’occupe pas de défendre ton image, de toute façon à poil, on est tous pareils, humains on est tous mortels. Joue avec ce que tu as, ce que tu es, prend un masque, puis un autre pourquoi pas, crée, invente, expérimente et n’oublie jamais que tu joues.

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