DIFFICULTÉS ET ENJEUX DE LA CONNAISSANCE DE SOI.


« Le plus grand bien de l’homme, c’est de s’entretenir chaque jour de la vertu et des autres choses dont vous m’avez entendu discourir, m’examinant moi-même et les autres, car une vie sans examen n’est pas une vie » affirme Socrate dans l’Apologie écrite par Platon. « Connais-toi toi-même et tu connaitras l’univers et les dieux », était-il inscrit au fronton de Delphes. La philosophie ne peut se départir d’un examen de soi. À la différence de sciences comme les mathématiques, l’astronomie ou la physique, elle comporte une dimension existentielle et introspective. Quand les stoïciens distinguent ce qui dépend de nous et ce qui n’en dépend pas, quand Épicure parle de désirs vains, Spinoza des passions tristes ou joyeuses et Kant de principes moraux, ils ne définissent pas des objets de connaissance extérieurs à nous indépendants de ce que nous sommes. Ils invitent chacun de nous à regarder ce qui se passe en nous sur le plan de la conscience et de l’esprit. Mais ce n’est pas facile, car nous manquons de recul pour nous connaitre, nos regards se portent naturellement vers l’extérieur et non vers l’intérieur. L’atelier et la consultation philosophiques poussent à tourner aussi nos regards vers nous-mêmes ce qui permettra de mieux les tourner vers l’extérieur comme l’indique le précepte de Delphes. Car celui qui se connait a pris le temps de s’explorer lui-même, et comme nous sommes tous faits de la même pâte humaine, il peut comprendre aussi ce qui se passe chez les autres. Cette inquiétude qu’il voit chez l’autre et qui produit parfois des débordements, une sorte de frénésie de parole, il ne se contente pas de la ressentir vaguement, il l’a déjà sentie et questionnée chez lui aussi. Il en comprend en partie les causes et les conséquences. Tout comme il s’intéresse à lui-même, il s’intéresse aux autres, non pas seulement sur le mode de l’empathie, mais aussi d’une compréhension plus rationnelle et distanciée. Il sait jouer sur les deux tableaux. Mais tourner nos regards vers nous-mêmes est inconfortable parce que nous n’en avons pas l’habitude et parce qu’il s’agit de se voir tel qu’on est et non tel qu’on voudrait être. Celui ou celle qui avance dans la connaissance de soi observe qu’il est cette personne qui s’est construite dans le souci de défendre une image, il ou elle a voulu paraître ceci ou cela aux yeux des autres et à ses propres yeux. Il ou elle s’est confondu.e avec ces images valorisantes, ces images portées par des modèles sociaux. Quand on est une femme ou un homme, on doit répondre à certaines attentes, à certaines normes, pas tout à fait les mêmes. Pour une femme, ne pas trop s’affirmer, être douce, affectueuse ou maternante, jolie si possible, en tout cas souriante. Pour un homme, s’affirmer, être intelligent, brillant si possible, fort, gagnant, protecteur. Il ou elle a vécu dans la crainte de ne pas correspondre à ces normes. Celui ou celle qui se plonge dans l’introspection constate qu’il s’était confondu.e avec une image socialement valorisé.e, il ou elle croyait être ce qu’il ou elle n’était pas. Mais avec Socrate, les masques tombent, derrière le rôle qu’on s’est attribué, apparaît un autre visage, moins lisse et avenant, mais plus singulier et plus intéressant. Car se connaitre s’est enlever ces pelures d’oignon qui nous séparent de nous-mêmes et quand on a les a enlevées, savoir ce qu’on peut et ce qu’on veut vraiment être. Souvent ce n’est pas facile, car à force d’avoir joué des rôles on ne sait plus ce qui se cache derrière, on réalise qu’on défendait une forteresse vide, mais de ce vide inquiétant surgira peut-être quelque chose. La consultation philosophique nous aide à nous débarrasser des pelures d’oignon. Elle nous pousse à mieux placer notre énergie, car nous avons tendance à la gaspiller pour nous protéger et contrer des peurs vaines comme auraient dit les épicuriens (peur de la mort, peur des dieux, peur de souffrir, peur de manquer, peurs auxquelles on pourrait ajouter d’autres peurs : peur d’être laid, d’être bête et de se tromper, de ne pas être reconnu, de ne pas être aimé, de se retrouver exclu, abandonné, etc). Elle nous invite à nous détacher de notre ego qui tient tant à exister et se démène à la surface, c’est la condition pour renaitre plus profond.e, plus joueur.se, plus vivant.e.

Posture existentialiste, questionnement et connaissance de soi

La pratique philosophique - telle que je la conçois tout du moins - est influencée par la philosophie existentialiste (Kierkegaard, Sartre). Elle suppose donc une prise en compte de la subjectivité et invite à faire des choix, à s’y engager clairement sans pour autant cesser de questionner ces choix.

Cela implique une posture qui n’est pas facile à tenir : implication et détachement. Un peu comme un bon joueur sur un terrain de foot, il court après le ballon, mais il a aussi une vision d’ensemble du jeu et de sa propre position.

Cette posture est celle à laquelle on peut inviter les participants à un atelier : s’impliquer activement dans la réflexion proposer des hypothèses, ne pas perdre le fil, mais aussi garder une distance d’observation un recul à la fois sur la pensée dialectique qui se développe et sur ses propres attitudes et celles des participants. Cette posture engagée et détachée peut aussi avoir du sens dans l’ensemble de l’existence de chacun, lorsque nous faisons des choix concernant notre affective ou professionnelle par exemple.

La consultation philosophique par son travail de questionnement sur l’être invite plus particulièrement à ce positionnement existentiel (tandis que dans les ateliers on travaille plutôt des compétences philosophiques telles qu’argumenter, problématiser, exemplifier, conceptualiser).

Se connaitre c’est aussi se mettre à l’épreuve de soi-même à travers le langage en se questionnant pour mieux se regarder.

Par exemple : pourquoi ai-je tant besoin de materner les autres ? Pourquoi faut-il que je leur manifeste avec tapage mon affection ? Qu’est-ce que cela produit chez eux ? Quel intérêt est-ce que j’y trouve ? Est-ce que ça pose problème ?

Pourquoi ai-je besoin de contrôler ? Montrer mon affection est-ce une façon de contrôler ? Ne pas montrer mon affection est-ce une autre façon de contrôler ?

Qu’est-ce qu’il se passerait si je faisais autrement ? Puis-je ne pas contrôler sans tout laisser aller pour autant ? Quel est l’intérêt de vouloir contrôler ? Et le problème que cela pose ? Est-ce que je vois un lien entre le fait de vouloir contrôler et celui d’avoir des attentes ? À quoi cela conduit-il d’avoir des attentes ? Quelles sont les conséquences ?

Les questions se bousculent et elles bousculent suscitant parfois de vives émotions, car on cesse de s’accrocher à une image rassurante, mais creuse, on va devoir changer d’appui, déséquilibre, vacillement, recherche d’un nouvel équilibre, on en trouve un plus personnel, ce n’est pas facile. Mais la prise de distance et de conscience fera gagner en souplesse, en vigueur et en liberté.

La connaissance de soi dont il est question dans le « connais-toi toi-même » n’a donc rien à voir avec la connaissance de la composition des molécules d’une table par exemple, car c’est une connaissance agissante, elle nous transforme.

En consultation philo, tout à coup par les questions du philosophe, le jeu de ma mauvaise foi apparaît au grand jour, de dissimulation en justification, je vois bien que je nie l’évidence et que m’accroche tant bien que mal à l’image que je veux défendre de moi-même et que je ne suis pas. Pourquoi dès lors dépenser tant d’énergie à dissimuler ce qui saute pourtant aux yeux de tout le monde ? Ne pourrais-je accepter simplement ce que je suis à cet instant t, cesser de vouloir me cacher et oser enfin, me lancer dans l’existence avec un peu plus d’authenticité ?

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