CE QUI NOUS EMPÊCHE DE RÉFLÉCHIR


Échanges philosophiques dans un lycée agricole. Les élèves sont censés avoir réfléchi au bien-être animal. Ils sont allés chercher deux, trois infos sur Internet et ils les ânonnent devant leurs camarades. Tout le monde a l’air de s’ennuyer, mais fait semblant de s’intéresser avec plus ou moins de succès. Si c’est ça la réflexion, c’est ennuyeux. Je tente de mettre un peu d’animation en posant des questions. Dans leur lycée, il y a des vaches, je questionne : c’est quoi selon vous, le bien-être pour une vache ? Une petite discussion s’amorce sur la stabulation libre ou entravée, mais cela ne va pas bien loin. Quand un élève ose prendre la parole (un garçon en général) les autres éclatent de rire. Au bout d’un moment un élève dit « ça ne sert à rien cette discussion de toute façon chacun pense ce qu’il veut et fait ce qu’il veut ».


Tentative de réflexion avec des personnes qui disent vouloir philosopher (elles ont l'habitude de participer à des cafés philo). Une question est proposée, chacun pourrait se creuser un peu la tête et imaginer une modeste réponse. Mais les participants ne répondent pas, ils préfèrent réciter ce qu’ils savent, l’un cite Nietzsche, l’autre Socrate d’après Xenophon et tout cela n’a rien à voir avec la question. Certains sont impressionnés par tant de connaissances, mais où est la réflexion ?


Discussion avec une amie, elle rencontre des difficultés, elle se sent incomprise. Elle a fait des choix dans sa vie et ne cesse de s’en justifier. Je lui fais remarquer. Elle me dit que son psy lui a dit la même chose. Alors je lui pose deux questions : est-ce que tu sais pourquoi on passe beaucoup de temps à se justifier comme ça ? Et qu'est-ce que ça produit ? J’ai quelques hypothèses, mais j’aimerais bien chercher encore avec elle. Mais mon amie ouvre de grands yeux. Ouh là là, c’est compliqué ce que tu me demandes. Et au lieu de chercher, elle revient aux problèmes qu’elle rencontre dans sa vie. On dirait qu’elle ne veut pas en sortir.


Discussion avec un jeune plombier qui vient installer un chauffe-eau dans ma Tiny House, mais finalement le chauffe-eau que son patron lui a donné est trop grand, il ne peut pas l’installer alors pendant qu’il mange son casse-croûte, je cherche à entamer une discussion, je lui pose des questions. Il me dit que de toute façon il n’a pas fait d’études poussées donc il ne peut pas réfléchir. Pourtant plombier, on a intérêt à réfléchir à ce qu’on fait, à se poser des questions, sinon le réel vous rattrape au tournant. Oui, mais ça ce n’est pas de la réflexion me dit-il. Ah bon? Pourquoi ? Parce que pour lui la réflexion c’est avoir beaucoup de connaissances. À la fin de la discussion, il me dit « au début vous m’avez vraiment dérangé avec vos questions, mais finalement c’était drôle, j’ai passé un bon moment ».


Peur de la moquerie, peur de proposer une idée qui pourrait être critiquée, peur de savoir qu’on ne sait pas, enfermement dans des habitudes, dans nos ressassements même désagréables, peur d’en sortir, peur d’avoir l’air bête, toutes ces peurs nous rendent la réflexion difficile. Bien évidemment, je connais toutes ces peurs qu’il m’arrive d’éprouver, mais je sais qu'on peut aussi les surmonter. Il suffit d'accepter qu'on ne sait pas et de se mettre à chercher. C'est beaucoup plus amusant.


Par réfléchir, j’entends la capacité à se poser des questions et à chercher ou inventer des réponses qu’on ne connait pas à l’avance.

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