ATELIER PHILO EN PRISON : PRESQUE LA MOITIÉ D'UNE VIE DERRIÈRE LES BARREAUX.

J’entre dans la prison. Maintenant je connais bien le groupe de détenus qui participe régulièrement aux ateliers de pratique philosophique. Je travaille avec certains d’entre eux depuis deux ans.

Il y a quelques mois S est arrivé à ces ateliers. C’est un jeune homme agité, incapable de se concentrer. Souvent il a des altercations avec les gardiens car il ne tient pas en place. Plus d’une fois lors des ateliers, je l'ai conduit à porter l’attention sur sa précipitation et sur la grande confusion qui règne dans son esprit. Comment peut-il prétendre philosopher s’il se trouve dans un tel état ? D’ailleurs j’ai entendu des personnes dubitatives lui dire : « toi participer à un atelier philo, ça me fait bien rire!».

La plupart du temps S ne répond pas aux questions que je lui pose et qui l’invitent à réfléchir, il ne les entend même pas. Il provoque et dit que de toute façon, il connait déjà toutes les réponses. S. dépense une énergie considérable à se justifier, à s’excuser, à se mettre sur la défensive, à provoquer. Je lui dis que je ne suis pas la maîtresse d’école et qu’il n’est pas l’élève, qu’il n’a pas besoin de s’excuser, de se justifier, ni d’agresser mais je l’invite simplement à observer qu’il ne cesse de le faire. Nous rions car maintenant S est prêt à s’excuser de s’excuser. Je lui fais remarquer combien son comportement est prégnant et lui colle à l’existence.

J’ai observé depuis que je fais des ateliers que lorsque je pose une question qui invite à réfléchir la plupart des personnes se mettent à se conduire comme des écoliers craintifs au lieu de se mettre à réfléchir tranquillement. Est-ce mon comportement qui induit cela ? Probablement. Mais je sais aussi, que ce n’est pas sur ce terrain là que se situe le questionnement philosophique et que c’est ailleurs que je souhaite mener les participants. Alors pour se rendre compte qu’on n’est pas parti sur le bon chemin, il suffit de s’arrêter un instant, de regarder la carte et de comprendre où on se trouve pour prendre une autre direction.

C’est ce que je fais avec S. Nous nous regardons fonctionner. Il se regarde. Il se voit comme il est pour l'instant, irréfléchi, agité. Il fait souvent le clown dit-il. Malgré ses 25 ans il a un côté gamin, tantôt, il amuse, tantôt il agace. On a envie de se comporter avec lui en protecteur ou en punisseur, ce que ne manquent pas de faire d’autres détenus. Mais philosopher c’est autre chose et je l’invite à réfléchir plutôt que de le sermonner ou tenter de le protéger.

Je demande à S pourquoi une personne pourrait se conduire ainsi en enfant. C’est parce que cette personne a peur du monde répond S. Qu’est-ce qui peut faire peur dans le monde ? Prendre ses responsabilités, répond-il. Pourquoi est-ce difficile ? Parce qu’il faut s’engager, assumer ce qu’on fait, réfléchir, observer et parfois reconnaître qu’on a pris une mauvaise direction et changer.

Mais je ne peux pas être responsable de tout soupire S. Qui est responsable de tout ? Le chef du quartier répond-il. Les autres détenus et moi-même rions. Je lui dis que j’aurais plutôt pensé à Dieu. S rit aussi de constater combien son univers est restreint et combien cela lui pèse.

Alors je lui dis : vous avez un choix rester dans votre univers restreint et rassurant ou bien vous ouvrir à quelque chose que vous ne connaissez pas et qui vous inquiète. S choisit la deuxième option. Mais ça ne va pas être facile parce qu’il va falloir commencer par regarder cette merde dit-il.

S a 25 ans, il est incarcéré depuis qu’il a 15 ans. J’ai appris qu’il vient des quartiers difficiles d’une grande ville. Trafic de drogue. Tout petit il a été placé, sa mère en hôpital psychiatrique, ne pouvait pas s’occuper de lui.

S a 25 ans, il est incarcéré depuis qu'il a 15 ans. Il est un "homme fait de tous les hommes, et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui".

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