Libérons le sentiment amoureux !


Nous sommes deux femmes, Corinne et Laurence, deux amies âgées respectivement de 62 et 55 ans, que le questionnement sur nos parcours amoureux a réunies. Dans les lignes qui suivent nous avons mis en mots notre conception de ce sentiment puissant qu’est l’amour.

Nous abordons l’amour en tant qu’expérience du sentiment amoureux. Bien sûr le concept d’amour recouvre une réalité affective beaucoup plus vaste comme l’amitié, le sentiment filial, l’amour du prochain, l’amour de l’humanité et même des animaux ou de la nature. Mais nous pensons, pour l’avoir expérimenté, que le sentiment amoureux fait partie des aventures existentielles puissantes, il permet de découvrir des parties de l’autre et de nous-mêmes que nous ne connaîtrions pas sans cela et cette expérience nous rend peut-être plus aptes à nous ouvrir à d’autres formes d’amour. Bien sûr, nous avons conscience aussi du côté obsessionnel et addictif du sentiment amoureux qui peut boucher l’horizon, atrophier l’âme et rendre aveugle à d’autres formes d’amour plus vastes.

Peut-on aimer sans sombrer dans l’obsession ? Aimer en gardant un recul sur ce que nous vivons ? Dans ces lignes, nous voudrions montrer que c’est possible et que c’est même intéressant.

La lecture du dernier livre de Mona Chollet, Réinventer l’amour nous a donné à réfléchir. Nous retenons certaines de ses analyses, mais nous avons voulu aussi indiquer des limites ou des problèmes que nous semble soulever son ouvrage, en particulier celui de la victimisation.

Nous nous sommes posées des questions : quels sont les obstacles à l’épanouissement du sentiment amoureux ? Quel supplément d’âme l’amour apporte-t-il à l’existence ? Puis nous avons réfléchi à des stratégies pour tenter de faire entendre nos idées (qui ne se contentent pas d’être des idées, car elles débouchent sur des manières d’être, de faire, de sentir. Elles s'incorporent).


Nocivité du système patriarcal, ce que nous retenons du livre de Mona Chollet.

Une chose est certaine, faire l’expérience du sentiment amoureux, c’est vivre des moments grisants, un “transport” comme on dit parfois qui nous fait prendre conscience de notre désir d’altérité, de notre capacité de dépassement. C’est ce que Mona Chollet nomme dans son livre Réinventer l’amour, la “révolution de l’amour”. Révolution, car l’amour dans ses débuts tout du moins, nous rend soudainement capables de nous remettre en question pour l’autre que nous aimons. Nous sommes prêts tout à coup à faire beaucoup de choses que nous n’aurions pas osé entreprendre sans la force que nous procure ce sentiment. Nous nous sentons investis d’une grande confiance en nous, prêts à déplacer des montagnes. Ou encore nous nous sentons sur notre « petit nuage », les aspérités de la réalité ne semblent plus nous atteindre.

Mais Mona Chollet remarque aussi que généralement cette révolution comme toutes les révolutions, n’a qu’un temps et que passé ce cap chacun est rattrapé par ses démons. Chacun plutôt au masculin d’après Mona Chollet qui affirme que dans le système patriarcal, il arrive souvent que les hommes après cet épisode ébouriffant, retombent dans des habitudes de domination qui ne les poussent plus au questionnement. Après la révolution vient donc la contre-révolution où, d’après l’autrice, l’homme perd son élan et son ouverture sensibles pour se préoccuper de ses petites affaires, tandis que la femme se retrouve souvent à vivre dans la nostalgie des premiers émois où il lui avait semblé avoir connu l’homme aimé comme un être sensible, disponible et à l’écoute, un être avec qui elle pourrait vivre des sentiments profonds.

Malheureusement, il arrive trop souvent que la relation tourne mal, la femme espère pourvoir s’arrimer à cette joie puissante du début de la relation. Le souvenir de l’homme ouvert et attentif lui fait supporter l’homme fermé et indifférent qu’elle voit aujourd’hui. Cette nostalgie la conduit même parfois à vivre avec un homme qui s’est mis à la maltraiter, à la violenter, elle lui permet tout, en espérant le retour des jours heureux.


Trop souvent pour un homme, aimer et être aimé d’une femme signifie la posséder et ce qu’on possède on finit pas ne plus s’y intéresser, ou bien on craint de le perdre et on se préoccupe de le conserver, on veille seulement à ne pas se le faire dérober. On n’imagine pas que ce que l’on possède pourrait être doté d’une volonté libre et autonome. On ne soupçonne pas qu’on pourrait aimer, s’intéresser, comprendre les blocages, les difficultés et même encourager cette volonté libre et autonome à se déployer. L’attitude possessive vaut aussi évidemment pour les femmes, même si le patriarcat les pousse souvent à se conduire en objet possédé plutôt qu’en maître possédant.


Mona Chollet développe donc dans son livre, un certain nombre de thèses plus ou moins éclairantes. Elles ont en commun de présenter des hommes aux comportements de dominants voire de prédateurs narcissiques. Des hommes préférant les femmes de petite corpulence, jeunes, douces, discrètes, ne leur faisant pas ombrage. Reprenant les thèses de Caroll Gilligan (la philosophe américaine qui a contribué à développer le concept de système patriarcal), Mona Chollet montre aussi combien les hommes sont, dès leur plus jeune âge, habitués à taire leurs émotions, à prouver leur valeur à travers leur capacité de détachement. Ils sont forts pensent-ils car ils montrent que rien ne saurait les perturber. Un homme ne doit pas pleurer dit-on. En réalité, on apprend surtout aux hommes à dissimuler leurs sentiments, à masquer en particulier leur tristesse et leurs peurs. Mais à force de mentir ainsi, il arrive qu’ils ne savent plus eux-mêmes ce qu’ils ressentent réellement, cela au détriment des relations authentiques qu’ils pourraient vivre.


Les hommes pâtissent donc tout autant que les femmes du système patriarcal mais d’une autre manière qu’elles. Même si bien sûr cela arrive aussi aux femmes, les hommes sont poussés à éviter l’attachement et les sentiments profonds, car ce type de relation rend vulnérable. Quand on a des sentiments profonds pour une personne, on y accorde de l’importance et on tient nécessairement à la relation, mais si on y tient on risque évidemment de souffrir de la perte. Plus on aime fort, plus on s’engage dans une relation, plus la possible rupture du lien est douloureuse. En aimant, on se met donc en danger, on devient plus fragile, plus inquiet, plus maladroit et une telle fragilité ne cadre pas avec le détachement viril attendu chez les hommes. Pour ne pas s’exposer à de telles difficultés, il arrive donc qu’ils se tiennent à distance des sentiments profonds, mais ils perdent en même temps l’épanouissement qu’une telle expérience pourrait leur apporter. Il nous semble que les hommes sont plus souvent encouragés à ce type d’attitude détachée fuyant la relation amoureuse. Bien sûr on voit cela chez les femmes aussi, car c’est un comportement au final très humain de chercher à se préserver des dangers.


Par ailleurs, le système patriarcal pousse les hommes à entrer en compétition les uns avec les autres, ils s’habituent à chercher la reconnaissance de leurs pairs. Ainsi les femmes trop souvent leur servent seulement de faire valoir. S’ils entretiennent une relation amoureuse avec une jolie femme, ce n’est pas par amour de cette jolie femme mais pour prouver leur valeur aux yeux d’autres hommes dont ils cherchent la reconnaissance. Ce que peuvent penser ou ressentir les femmes avec lesquelles ils entretiennent une relation les préoccupent peu.

Et, quand à l’instar d’un Serge Gainsbourg ou pire d’un Bertrand Cantat (que Mona Chollet cite en contre-exemples), ils se présentent comme des artistes géniaux, il semble qu’alors tout leur soit permis et pardonné au titre de leur don. Leur égocentrisme prenant des proportions des plus encombrantes, ils trouvent normal que leur compagne comblent leurs besoins affectifs, tellement normal qu’ils prétendent ne pas avoir eux-mêmes ce type de besoins.

En effet, probablement ne s’en rendent-ils pas compte car c’est dans le manque que l’on prend conscience de nos attentes et ce manque, leur compagne veille à le combler, trop rapidement sans doute. De son côté, cette dernière pense se donner une légitimité dans le couple en prenant soin de son partenaire. Jusqu’au jour où elle ne le fait plus et cela tourne au drame.

Quand il arrive que la femme manifeste elle aussi ses besoins affectifs, elle est considérée comme une “emmerdeuse”, celle qui “prend la tête” et empêche la paix et la tranquillité tant recherchée par l’homme dans le couple. Ces difficultés n’ont rien d’étonnant car comme l’écrit Mona Chollet “on éduque les femmes pour qu’elles deviennent des machines à donner et les hommes pour qu’ils deviennent des machines à recevoir” et quand les femmes s’avisent de recevoir à leur tour ou arrêtent de donner, la machine se grippe.


Les dangers de la victimisation

Certes, le livre de Mona Chollet, à travers la grille de lecture qu’elle adopte (c’est-à-dire la critique du patriarcat), donne à penser et à prendre du recul avec ce que l’on peut vivre en tant que femme. Cela peut aussi éclairer les hommes de bonne volonté sur des habitudes au final délétères pour la société dans son ensemble.

Toutefois la lecture de ces analyses à charge contre le système patriarcal et les attitudes masculines qu’il engendre, peut conduire à créer chez les lectrices une forme de victimisation et provoquer chez les lecteurs un sentiment de culpabilité probablement pas très réformateur. Comment celui qui est décrit comme appartenant à la catégorie des bourreaux, c’est-à-dire des mâles blancs, va-t-il réagir à une telle mise en accusation ? Il est possible que cela provoque chez lui une prise de conscience qui le conduira à modifier son comportement, mais il est plus probable qu’il réagisse à cette accusation, à ce portrait à charge en se mettant sur la défensive voire en agressant en retour.

En effet, pourquoi l’accusé se mettrait-il à la place de la victime ? Il est difficile de comprendre l’autre qui souffre car précisément nous ne souffrons pas de ce qu’il souffre, nous ne parvenons pas à sentir à travers le vécu de nos affects ce qu’il vit. Une véritable compréhension suppose peut-être de ne pas s’en tenir à l’intellect, mais de savoir de ce savoir intériorisé qui implique des émotions, de l’incarnation.


Comment comprendrions-nous, si en outre nous sommes mis en accusation ? Il arrive alors souvent que nous ne prenions en compte que la souffrance causée par le reproche. Ce dernier nous paraît injuste, il nous renvoie une mauvaise image de nous-mêmes. Nous nous plongeons dans une stérile culpabilité ou bien nous nous mettons sur la défensive. La souffrance infligée par le reproche, nous centre sur nous. Elle empêche alors de prêter attention à la souffrance de celui ou celle qui s’estime victime de la situation.


Que faire alors quand beaucoup d’hommes ne parviennent pas à comprendre la souffrance que peut engendrer pour les femmes le système patriarcal ? Comment les rendre plus compréhensifs, plus sensibles, comment les pousser à réagir, à changer afin de vivre des relations plus épanouies ?

La réponse la plus spontanée et habituelle (mais pas la plus habile !) à des formes de relations violentes et inégalitaires lorsqu’on les subit, consiste à se placer en victime. Examinons les raisons d’une telle attitude. L’attitude de victimisation procure (en dépit de la douleur initiale de se trouver sous le joug d’un agresseur) un certain nombre de satisfactions difficilement avouables. Évidemment nous ne remettons pas ici en cause le fait que les femmes vivent parfois des situations extrêmement difficiles et violentes du fait de leur sexe et qu’il existe bien dans ces cas-là des victimes objectives et des coupables. Toutefois, il y a plusieurs façons de réagir dans ce type de situations douloureuses.

Etty Hillesum écrivait, alors que juive elle venait de subir les mauvais traitements d’un nazi : “Pour qu'il y ait humiliation, il faut être deux, celui qui humilie et celui qu'on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier, si ce dernier fait défaut, en d'autres termes si la partie passive est immunisée contre toute forme d'humiliation, les humiliations infligées s'évanouissent en fumée. Ce qui reste, ce sont des mesures vexatoires qui bouleversent la vie quotidienne, mais non cette humiliation ou cette oppression qui accablent l'âme.”

Autrement dit, dans une situation d’oppression, il est possible de ne pas laisser accabler son âme. Il est possible, cela ne veut pas dire qu’il s’agisse d’une attitude facile et courante, la propension naturelle serait plutôt de se placer en victime humiliée.

Pourquoi cette propension ? Parce que c’est l’attitude la plus facile.

Tout d’abord elle permet de désigner un bourreau, un méchant qui s’oppose au gentil, à la bonne, à la belle personne c’est-à-dire à la victime elle-même. Pour posséder de la valeur, il suffit ainsi à la victime d’être victime ! Cette dernière contrairement à son bourreau n’agresse pas, la situation la met en position de faiblesse, elle attire la pitié, elle ne menace pas, elle peut donc paraître bonne. Mais en quoi les malheurs que nous subissons feraient-ils de nous automatiquement des personnes dotées de vertu morale ?


Ensuite l’attitude victimaire installe la personne dans une forme de passivité et d’absence de responsabilité. C’est le bourreau en effet qui semble entièrement responsable du mal commis et de la situation d’inégalité produite. La victime alors n’a plus qu’à se plaindre au risque de s’enfermer dans une attitude impuissante accusatoire et irresponsable.


Pourtant à y regarder de plus près, la victime n’est-elle pas d’une certaine manière elle aussi responsable de la situation dans laquelle elle s’enferme ? Dans ce rapport de force, chacun accepte son rôle. Celui ou celle qui domine comme celui ou celle qui se soumet. En effet, ce dernier ou cette dernière pourrait aussi bien choisir de ne pas se soumettre. Certes la révolte et le refus entraîneraient probablement des conséquences douloureuses voire mortelles, mais rien ne l’empêche. À un moment donné la femme accepte elle aussi, de jouer le rôle que le système patriarcal lui assigne. Quand elle se pose en sauveuse, quand elle joue la femme enfant, la femme fragile, même si on l’y incite plus ou moins violemment, c’est bien elle au bout du compte qui accepte d’incarner ces rôles.


Mona Chollet, montre par exemple dans son livre qu’un certain nombre de femmes se portent au secours de détenus de prison, elles pensent pouvoir les bonifier et elles entretiennent parfois avec eux des relations amoureuses. Même si elles sont poussées par toutes sortes d’incitations et de valorisations sociales, c’est tout de même bien elles qui choisissent de prendre soin de l’homme en détresse et de se définir ainsi en protectrice. Les femmes ont la liberté de ne pas rentrer dans ce type de rôle prédéfini. De même une femme peut choisir de ne pas être spécialement douce, maternante, discrète, jolie, dévouée même si elle y est fortement incitée.


À force de victimisation, la femme peut s’enfermer dans un statut confortable à travers lequel elle se définit. Elle est alors perçue comme un être fragile qu’il faudrait protéger des dangers qui la menacent et auxquels elle ne peut faire face. Elle n’a plus qu’à cultiver sa souffrance qui lui sert de combustible pour donner un sens à son existence, elle n’a plus besoin de penser à autre chose.

Si tout est mis sur le dos du système patriarcal, le risque est alors que les femmes ne se sentent pas responsables de cet état de fait où elles ont pourtant leur part puisqu’elles l’ont accepté. Alors l’amour serait loin d’être réinventé et l’on aboutirait à des situations où le dialogue avec un autre humain du seul fait qu’il soit doté d’attributs masculins, devient impossible. La victime imbue de sa bonne conscience a vite fait de se transformer en bourreau. Blanche Gardin dénonce ce dévoiement dans sa série La meilleure version de moi-même. On y voit un groupe de femmes obéissant à une doxa féministe, incapables de regarder la réalité au-delà de la grille dans laquelle elles l’ont enfermée et comiques à force d’être obtues.

Le choix de l’amour comme valeur existentielle

Nous en avons tous plus ou moins fait l’expérience, les débuts d’une relation amoureuse ont quelque chose d’euphorisant, peut-être parce que nous plaquons sur l’autre une image qui nous convient, nous le chargeons de toutes nos attentes, de tous nos idéaux. L’être aimé devient le réceptacle de ce que nous imaginons de plus beau. Nous nous autorisons ces projections sur lui ou sur elle, car nous ne le connaissons pas encore sous toutes ses coutures. Dans ces débuts ce n’est donc pas vraiment l’autre que nous aimons, c’est plutôt l’ivresse de l’amour et de tous les possibles qu’il semble nous ouvrir. Nous aimons notre rêve plus que la réalité. Et puis avec le temps, l’élan retombe, le risque étant alors que chacun se retrouve dans sa routine et perde finalement cette intense énergie.

Que faire du bel élan de vie que procurent ces instants initiaux ? Faut-il accepter qu’ils s'évanouissent à tout jamais et laissent place à une relation conformiste et socialement codée ? Faut-il, à l'instar de Don Juan, partir à la recherche d’une autre conquête pour connaître à nouveau cette ivresse des débuts ? Ou bien peut-on se nourrir de cet élan originel pour construire une relation plus durable faite de disponibilité, d’inventions, d’attention, d’apprentissage de l’autre et de soi ?

C’est la troisième voie que nous explorons dans ces lignes. Nous considérons la relation amoureuse comme une aventure digne d’intérêt, nourrie d’un sentiment puissant qui peut donner du sens à l’existence. Mais le défi que nous nous donnons également ici c’est de rendre sensibles d’autres que nous à cette richesse et cette profondeur du sentiment amoureux. Nous nous donnons cet objectif car dans nos parcours respectifs de femmes de 55 ans et 62 ans ayant une certaine expérience de la vie, nous nous sommes parfois trouvées face à des hommes très sensibles, mais peu ouverts et disponibles pour s’investir dans leur vie amoureuse. Un tel défi de femmes “mûres” peut paraître présomptueux et il l’est sans doute, tant pis nous l’assumons !

Comme le souligne Mona Chollet, les femmes sont socialement plus incitées à choisir cette troisième voie du souci de la relation que les hommes ne le sont. En effet, ces derniers choisissent souvent la première voie car ils sont encouragés à s’épanouir d’abord sans leur vie professionnelle, ils doivent exister au dehors et c’est dans le regard de leur pairs masculins que souvent, ils cherchent leur valeur. Précisons toutefois que les choses changent depuis quelques décennies et c’est aussi la raison pour laquelle nous nous aventurons à écrire cette réflexion, nous pensons que nous avons peut-être une chance d’être entendues !

La routine amoureuse ne repousse pas particulièrement les hommes dès lors qu’ils considèrent le couple comme le lieu du repos du guerrier. C’est dans leur travail et dans la reconnaissance sociale qu’ils tentent d’acquérir qu’ils se mettent au défi d’eux-mêmes et se dépassent. Qu’ils y parviennent ou pas peu importe, c’est là qu’ils auront d’abord placé leur énergie. L’espace privé, domestique, celui du couple représente alors pour eux un lieu où la femme leur procure repos, tranquillité, douceur, soin, attention.

Si toutefois la routine du couple finit par lasser les hommes, ils hésitent moins que les femmes à aller chercher aventure ailleurs, l’image du Don Juan ou du coureur de jupons étant socialement valorisée. Ce n’est pas la même chose pour une femme qu’on traitera plutôt de nymphomane si elle adopte la même tactique.

Les femmes, à l’inverse des hommes, ont été pendant longtemps encouragées à se cantonner au domaine de leur vie privée et intime. On observe encore aujourd’hui qu’elles sont généralement plus enclines à l’exercice de l’introspection. C’est pourquoi elles pensent assez généralement que leur accomplissement doit passer par une vie amoureuse épanouie. Elles portent donc souvent davantage attention à la qualité de la relation que ne le font les hommes.

Pour sortir d’un rapport de domination produit du patriarcat qui pourrait étouffer leur énergie vitale, les femmes peuvent refuser de cantonner leur existence à l’espace privé, elles se montrent alors fières d’elles au grand jour, elles prennent leur place au travail et dans la vie sociale comme n’importe quel homme dans l’espace public. Elles peuvent aussi, à l’instar de l’esclave de la fameuse dialectique de Hegel, investir le domaine qui leur est imparti celui de la vie intime, pour retourner l’aliénation contre elle-même et en faire le lieu d’un épanouissement, d’une affirmation de soi et de l’autre.

À travers nos expériences diverses, nous avons pu observer aussi qu’un tel souci de la vie amoureuse semblait rarement celui des partenaires que nous avons connus. Nous ne nous en formalisons pas, nous ne nous plaçons pas en victime, et n’accusons personne. Nous nous livrons plutôt au plaisir de l’analyse, de la compréhension et amusées à l’invention de quelques stratégies.


Refus de l’ordre établi

Une relation amoureuse qui se dévoie dans une routine obéissant aux codes formatés du mariage ou de la vie de couple installée dans ses mécanismes, ce n’est pas ce que nous souhaitons vivre et nous supposons que nous ne sommes pas les seules ! Ce genre d’option conformiste est loin de la célébration de la vie que nous aimons. Et si nous appliquions à un tel choix routinier l’idée test de l’éternel retour de Nietzsche, cela deviendrait un enfer ! Vivre et revivre pour l’éternité la routine du couple qui est déjà en elle-même une lassante répétition, vivre une vie que nous n’avons pas choisie, sans invention, sans réflexion nous fondre dans le moule, non merci !

La plupart du temps, c’est ce qui existe autour de la relation amoureuse qui guide cette relation, mais cela devrait fonctionner à l’inverse. Le travail guide les moments où l’on se voit, l’amour se glisse dans les interstices, le soir en rentrant du bureau, les week-ends quand il reste un peu de temps après les loisirs. Pour les vacances, les agences de voyages prévoient les lieux où l’on se retrouve, l’industrie du sexe prévoit les ébats amoureux, nous rentrons dans des codes, l’ennui finit par ronger les couples.

Comment se rendre disponible dans une relation au coeur d’un système où chacun est occupé à son rôle, à sa tâche et de façon automatique accomplit une série de gestes et d’habitudes, sans joie, en s’accommodant d’attitudes conventionnelles ? Cet automatisme de comportements nous ferme à tout élan, il ne nous propose qu’un amour au rabais.

Ainsi trop souvent les rôles du père et de la mère finissent par enfermer l’homme et la femme dans un conditionnement qui doit être compatible avec un système dont le modèle demande une organisation sociale contraignante et prive du temps disponible pour leur relation. Pensons au rôle des enfants dans le couple, comme s’il n’avait d’autre but que de procréer.

Généralement, l’arrivée de la progéniture vient tout bouleverser. Il peut même se produire un déplacement du sentiment amoureux vers les enfants. Cette attitude est attribuée principalement aux femmes, même si l’inverse s’observe aussi. Les femmes deviennent alors plus mères que compagnes ou amantes. Certains hommes se réfugient parfois aussi dans un sentiment d’attachement pour leurs enfants, plus sécurisant que ce qu’offre la relation couple, qui leur demande trop. Ensemble, c’est trop ! L’énergie est alors consacrée à rentrer dans la norme et s’en accommoder jusqu’à se penser heureux.

L’énergie pourrait aussi bien être consacrée à vivre la relation. Certes, cela aurait des conséquences sur le travail, les enfants, les proches, mais dans la vie, mieux vaut savoir ce que l’on veut, prendre une direction et s’y accomplir plutôt que de faire du sur place pour répondre à des injonctions qui ne viennent pas de nous ! Il faut savoir si l’amour importe, si c’est le cas donnons lui la place qu’il mérite dans notre existence. Pensons au film d’Anne Fontaine, Nathalie ; à la fin, Catherine (interprétée par Fanny Ardent) comprend que Bernard (interprété par Gérard Depardieu) n’est pas infidèle comme elle le craignait. Leur couple se ressoude après la difficulté de cette inquiétude dissipée, mesurant l’amour qu’ils se portent l’un à l’autre ils s’arrêtent devant la porte des personnes chez lesquelles ils sont invités. Au dernier moment, ils se décident, non ils n’iront pas à ce dîner, ils connaissent leur priorité, leur amour passe avant tout. Renonçant aux mondanités, main dans la main, ils s’enfoncent alors dans l’obscurité des quais de Seine.


Ce que nous aimons dans l’amour


Mona Chollet montre un état de fait : elle décortique les rapports de domination, les situations injustes et finalement stérilisantes pour tout ce que l’amour peut avoir de vivant et d’épanouissant, mais elle ne propose pas de voie de sortie.

Observer, analyser, montrer constitue l’étape nécessaire, mais qu’invente-t-on ensuite pour sortir de ces ornières ?

Dans son livre Mona Chollet ne réinvente pas l’amour contrairement à ce que semble promettre son titre.

Nous proposons dans les lignes qui suivent notre invention nourrie de nos discussions et de nos réflexions liées aux expériences que nous vivons et avons pu vivre.

Laissons place à notre imagination, à notre créativité. Que serait un amour qui ne serait pas au rabais, un amour pleinement vécu ?

Voici les quelques notes comme des notes de musique que nous proposons, des notes comme une ébauche, à poursuivre, modifier, des notes comme un élan.

L’amour peut être aussi bien hétérosexuel qu’homosexuel, peu importe le sexe des personnes ce qui importe c’est la relation forte qu’elles entretiennent. L’amour comme nous l’aimons est composé :


D’IMPERFECTION

Le vrai amour n’est ni parfait, ni conforme, ni conventionnel. Il s’accompagne de moments chaotiques, il nous bouscule, nous égratigne, nous déchire parfois, mais nous grandit quand nous avons l’humilité de nous mettre à son service, de ne pas le renier, de faire l’effort de comprendre. Vouloir l’amour parfait sans failles, sans aspérités, c’est croire en une illusion qui fragilise la relation. C’est se mentir en cachant les problèmes sous le tapis. Aimer c’est trouver la force indulgente de supporter les accrocs, d’avoir la patience de les observer et de les questionner. L’amour n’est pas parfait, mais pourtant il nous fait accéder à des moments d’éternité.

DE TRANSFORMATION

Et si l’amour était la chance offerte de nous transformer mutuellement, de grandir intérieurement ?

Mais ne pas compter seulement sur la chance : quel chemin pouvons-nous parcourir pour aller vers cette compréhension mutuelle ? Ou encore pour rester disponibles à ces moments d’éternité ?

DE CERTITUDE

Le vrai amour c’est quand à la question : “est-ce que c’est mieux de vivre avec ou sans cet amour pour cet homme ou cette femme ?” on répond sans hésitation : c’est mieux avec. Alors, on devient prêt à accueillir et à aimer tout ce que la vie comporte d’incertain.

DE RECONNAISSANCE

Le vrai amour est celui par lequel l’autre me permet de me reconnaître comme un être aimant et accueillant et je permets à l’autre de se reconnaître comme un être aimant et accueillant.


DE RENONCEMENT

A quoi devons-nous renoncer de ce que nous connaissons pour prendre le risque d’un amour vrai ? Sommes-nous conscient.e.s des croyances dans lesquelles nous nous enfermons confortablement et qui nous empêchent d’aimer ?


DE DÉCOUVERTE ET D'ACCUEIL

Que nous reste-t-il à découvrir que nous n’avons pas encore expérimenté ? Le sentiment amoureux nous insuffle une confiance insoupçonnée pour nous élancer dans la vie, il nous découvre aussi capables d’accueil, de soutien et d’attention à l’autre pour qu’il s’élance dans la vie. La contemplation de cet élan chez l’être aimé procure une douce joie à l’être aimant.


DE COURAGE FACE À LA VULNÉRABILITÉ

Aimer ce devrait être capable de donner, de rester ouvert et confiant. Mais c’est là un idéal et, bien souvent, nous n’en sommes pas capables. Alors restons humbles sans nous raconter d’histoires. L’amour nous met à l’épreuve, il nous révèle notre vulnérabilité. En aimant, nous devenons dépendant de la personne que nous aimons. Ses attitudes peuvent nous meurtrir bien plus que celle de tout autre, quand il ou elle ne nous prête pas attention, quand nous nous sentons incompris, abandonnés comme un petit enfant. L’amour nous renforce et nous fragilise à la fois, il donne confiance mais il fait aussi ressortir des fragilités de l’enfance. Être courageux face à cette vulnérabilité, ce n’est pas la dissimuler, mais c’est la reconnaître, oser se l’avouer à soi-même, la dire à notre partenaire et l’accepter pour se donner peut-être la chance de la dépasser.


DE DISPONIBILITÉ

Ne rien faire, être juste là, présent à l’autre, dans l’écoute, le silence, permettre que quelque chose se passe. Peut-être une ouverture, une sortie d’impasse, une voie nous invite à disposer du temps l’un de l’autre. Une invitation pour un voyage dont on va découvrir la destination en cours de route.


DE DON ET DE RÉCIPROCITÉ

On dit souvent qu’aimer c’est donner sans rien attendre en retour, mais un amour qui donne et ne reçoit pas c’est plutôt de l’abnégation, une sorte de dévouement total dans lequel il arrive que certains ou certaines s’oublient. Ainsi certaines personnes s’offrent, se sacrifient à leur partenaire afin d’obtenir le statut d’objet qui leur donne l’illusion d’être aimées. Cela conduit à une forme de rabaissement de soi qui va parfois jusqu’à accepter des situations insupportables. Ces personnes soumises donnent tout pouvoir à leur partenaire qui, ne sentant plus ses limites et jouissant de la dépendance de l’autre, se permet tout et n’importe quoi, se comporte en autocrate violent, ce qui bien sûr n’a rien à voir avec une relation d’amour.

À l’opposé dans une relation d’amour épanouie, chacun donne et reçoit dans un mouvement fluide.

La réciprocité dans l’amour n’est pas du donnant/donnant : j’attends que tu me donnes parce que je t’ai donné. Ce n’est pas non plus, j’attends que tu me donnes ce que j’attends. De telles attentes quand elles se crispent, quand elles deviennent exigences conduisent à des mesquineries, incompatibles avec l’amour sûr de lui et généreux.

Ce qui ne signifie pas qu’aucune attente ne doive jamais être comblée, l’amour n’aime pas les règles absolues et sans nuances ! Tantôt attendre n’a pas de sens, tantôt certaines attentes sont pour les partenaires incontournables. Par exemple, il est possible d’attendre dans la relation amoureuse des moments de questionnement sur cette relation en particulier lorsque des difficultés apparaissent. Chacun des partenaires peut préciser et discuter avec l’autre de ses attentes incontournables dans la relation amoureuse, cela met au clair sa conception de l’amour et peut constituer une base pour s’accorder, une condition pour que l’amour trouve son appui.

La réciprocité telle que nous l’aimons, c’est d’abord reconnaître chez l’autre sa capacité à aimer, aimer à sa manière, même si cela nous paraît étranger et déroutant. Pour que s’enclenche la fluidité du donner/recevoir, l’amorce suppose d'accueillir ce qui est donné plutôt qu’exiger ce qui est attendu. Et cela demande une capacité d’ouverture, d’attention. Si, trop angoissés, nous sommes crispés sur notre attente, nous ne verrons pas ce que l’autre nous donne. Si nous savons voir et reconnaître sa générosité, cela nous poussera à être généreux et réciproquement si nous savons montrer à l’autre notre générosité, il est probable que cela développe sa générosité et alors un cercle vertueux se mettra en marche.

Sans cet équilibre dans la relation affective, une dépendance se crée, l’élan se perd, le flux s’arrête on se bloque sur une attente, le mouvement se fige.

L’amour n’est pas inconditionnel, il s’inscrit dans la loi du donner-recevoir


La relation amoureuse, une occasion de mieux se connaître

Dans les interactions avec notre environnement, nous cherchons ce qui permet de nourrir notre corps et notre psychisme en vue d’augmenter notre conatus comme disait Spinoza, c’est-à-dire notre puissance d’exister. Chacun selon le philosophe, est habité par un désir de vivre et de perdurer dans son être et il mobilise tout ce qui est en son pouvoir pour parvenir à cette fin.

Le philosophe écrivait aussi que “l’amour c’est la joie qu’on éprouve à l’idée d’une cause extérieure”. Or la joie est un affect qui participe à l’augmentation de cette puissance d’exister (à l’inverse de la tristesse qui la diminue). Il est donc tout à fait logique que nous recherchions l’amour puisqu’il procure cette joie. Encore faut-il comprendre ce qui se joue dans la relation d’amour, tentons de démêler un peu cet écheveau.

Quand on pense à la personne que l’on aime cela nous rend joyeux. Notons que Spinoza ne dit pas que c’est la personne qui nous rend joyeux mais l’idée que nous nous en faisons. Nous chargeons la personne aimée de nos représentations les plus positives.

Peut-être même que nous imaginons que la relation que nous établissons avec cette personne viendra soulager des blessures de l’enfance. Peut-être alors oserons-nous lui montrer nos fragilités sans qu’elle en profite pour nous dominer. Alors nous nous sentirons acceptés, accueillis et cela dans une reconnaissance réciproque.

Mais la relation de confiance telle que nous l’envisageons passe par un certain nombre de signes qui nous apparaissent comme autant d’évidences alors qu’ils sont empreints de notre subjectivité.

Par exemple, il va de soi dans notre représentation de l’amour que la personne aimée va nous dire ce qu’elle ressent et ce qu’elle pense, nous attendre lorsque nous marchons ensemble sans filer droit devant, répondre à un appel téléphonique, à une question que nous lui posons, manifester des signes d’attention, ne pas convoiter un autre homme ou une autre femme, etc, etc. En général, nous n’avons pas pris le temps de questionner toutes les attitudes qui, selon nous, permettent d’établir puis de consolider cette confiance, mais généralement nous en prenons conscience dans la douleur lorsque l’autre ne répond pas à nos codes, à nos attentes implicites. Par exemple, il/elle met brusquement fin à une conversation, il/elle oublie un rendez-vous, il/elle se met à répondre froidement, il/elle arrive en retard, il/elle nous écoute sans réagir, il/elle ne s’intéresse pas à ce que nous lui disons, il/elle manifeste son désir pour une autre personne.

Nous ne savons pas bien formuler nos attentes que nous n’avons pas pris le temps de conscientiser, c’est trop souvent lorsqu’elles sont frustrées que nous les comprenons. Nous recherchions une relation d’amour nourrissant notre confiance mais voici que nous nous sentons trahis pour des raisons qui échappent parfois à la personne que nous aimons, quand elles ne nous échappent pas aussi à nous-mêmes faute de connaissance de soi.

Tout à notre souffrance liée à l’insatisfaction subie, nous en oublions même notre quête d’amour et de confiance. La douleur envahit l'espace et nous ne savons pas faire autrement que réagir par la tristesse ou la colère adressée à la personne aimée sous forme de reproches…Et si la personne en face ne parvient pas à entendre le mal être sous le reproche, c’est un cruel et épuisant jeu de ping pong qui se met en place, chacun barricadé chez soi.

Je veux vivre une relation de confiance et d’amour, mais le moindre impact à ma représentation me fait imaginer une trahison. Si je me sens trahi.e, j'oublie ce que je cherchais, je m'éloigne à grands pas de cette partie de moi qui aimait la confiance. J’en veux à l’autre de ne pas confirmer mon attente et ma représentation de l’amour. Et tant que je lui en veux, tout à ma rancoeur, je ne suis pas en état de me comprendre moi-même, ni de comprendre l’autre.

Comment faire pour inverser la machine ? Première étape, commencer par l’arrêter !

Certes nos besoins n’ont pas été comblés, nous souffrons, nous sommes déçu.e.s, mais nous contenter de réagir sempiternellement à cette douleur par des pleurs ou des cris ne nous mènera nulle part et ne nous permettra pas de nous faire entendre.

Il est temps de faire une pause, de s’arrêter, de fournir cet important et difficile effort sur soi. Même si regarder la déception fait mal, très mal parfois, mieux vaut l’observer, suspendre son jugement, la questionner.

Pourquoi sommes-nous déçus ? À quelle attente, cette déception est-elle liée ? Cette attente est-elle légitime dans une relation amoureuse ? Ou bien est-elle liée à une fragilité particulière avec laquelle nous nous débattons ? Pour quelle raison l’autre n’a-t-il pas reconnu cette attente ? Vaut-il mieux que je m’efforce de renoncer à cette attente parce qu’elle est seulement centrée sur moi ? Mais comment faire ? L’autre peut-il m’aider ou pas à faire face à cette fragilité ? Ou bien faut-il plutôt considérer que cette attente a du sens dans le cadre d’une relation amoureuse ? Si je juge que cette attente devrait être entendue, comment puis-je parvenir à la faire entendre ? Le reproche risque de n’avoir aucune efficacité et même aboutir à l’inverse de ce que je recherche. Ai-je seulement été attentive, attentif aux attentes de la personne que j’aime ? Quelle est sa représentation de l’amour ? Qu’attend-elle de la relation ? Le sait-elle seulement elle-même ?

Comme nous l’avons indiqué plus haut, les attentes que chacun place dans une relation amoureuse sont influencées par notre histoire personnelle, par la société dans laquelle nous vivons et le système patriarcal a son rôle dans cette affaire. Alors, mieux vaut prendre conscience des déterminismes qui nous influencent et peuvent causer tant de malentendus, nuire à la richesse d’une relation que pourtant chacun et chacune recherche.

Cette prise de conscience parfois sera imposée par la souffrance causée par la frustration et la déception. Personne ne souhaite souffrir bien sûr, mais quand cela arrive alors il n’est d’autre solution que de marquer un temps d’arrêt et s’efforcer de comprendre : qu’est-ce qui fait obstacle à l’ouverture du coeur ? La souffrance peut alors être retournée, elle n’est plus seulement subie mais agie. Elle devient l’occasion d’une connaissance de soi et de l’autre. Puis, comme je sais pour moi comment s’expérimente cette ouverture à soi, je peux être un soutien pour l’autre qui vit quelque chose de comparable. La confiance et l’authenticité peuvent naître de ce soutien réciproque. Cette attention sera la condition pour inventer toujours et encore un amour qui ne demande qu’à vivre.


Des stratégies amoureuses

Nous considérons et ressentons l’amour comme un sentiment puissant et sincère ce qui n’exclut pas de mobiliser des stratégies, les plus intelligentes que nous pouvons imaginer pour faire vivre la relation de la façon la plus riche possible, pour faire quelque chose du bel élan du début, pour ne pas se satisfaire d’un amour au rabais.

1. La stratégie consciente de la posture de victime

Nous avons montré plus haut qu’on peut adopter inconsciemment la posture de victime car c’est une option assez naturelle et facile lorsqu’on subit un rapport de domination. Mais on peut aussi choisir d’adopter consciemment cette posture. Dans ce cas l’attitude est moins autocentrée, il ne s’agit pas de montrer et de se persuader que nous sommes la bonne personne et que l’autre est un méchant bourreau, il ne s’agit pas de se complaire dans une attitude passive, mais plutôt de donner l’opportunité à l’être aimé de montrer qu’il est capable de soulager, de protéger ou au moins de consoler des souffrances et des injustices qui sont faites aux femmes. Il se découvre capable d’empathie et d’amour là où d’autres ou lui-même auparavant n’ont pas su le faire. Il a le pouvoir de changer en faisant moins de mal et plus de bien, en provoquant moins de souffrance et plus de plaisir. Peut-être aussi s’aimera-t-il davantage lui-même en prenant conscience qu’il sait aimer, qu’il progresse dans ce domaine.


2. Montrer sa force.

Stratégie opposée, les femmes peuvent aussi aller sur le terrain des hommes, montrer leur force, se faire entendre, s’imposer, s’affirmer. Non pas pour occuper la place, mais pour provoquer, entrer en relation, bousculer. L’homme occupe l’espace public et n’hésite pas à se montrer. Très bien, la femme n’hésite pas elle non plus à occuper l’espace public, à se montrer, à dire publiquement ce qu’elle a à dire à propos de l’espace privé et de la vie intérieure et de l’importance qu’on peut y accorder. Elle n’hésite pas à affirmer ce qu’elle pense de ces hommes qui tantôt ont besoin de faire reconnaître leurs forces à d’autres hommes, tantôt ne cherchent dans le couple que le repos et refusent la discussion sous prétexte de “prises de tête”. Non, ce n’est pas ce type de relation qu’elle recherche !

La femme arrive sur cette scène, elle montre qu’elle existe elle aussi, elle fait en sorte de se faire entendre. Il lui faut ruser, inventer pour que le qualificatif d’hystérique, de folle, d’emmerdeuse, de castratrice ne fasse pas écran à ce qu’elle dit. Elle questionne amusée à propos du détachement masculin tant valorisé. Ce détachement dont les hommes font preuve à l’égard de la relation amoureuse, le fait de s’occuper de choses tellement plus valorisées, les rend-ils forts ou faibles ? Les hommes sont-ils libres ou prisonniers de leur désir de reconnaissance et d’un code viril qu’ils n’ont pas choisi ?

L’ordre social, en les flattant, en leur laissant croire qu’ils sont forts et dominants parce qu’ils imposent leur virilité, parce qu’ils seraient du côté de la raison détachée tandis que les femmes seraient du côté des sentiments et de l’irrationnel, ne les manipule-t-il pas? Ne passent-ils ainsi à côté de la possibilité de construire des relations riches, empathiques, sensibles, créatives, ne sont-ils pas privés de leur propre épanouissement ?

La femme se donne alors la chance par sa position autre, sa position de dominée, de devenir l’amie ou peut-être dans un sens nietzschéen, l’ennemi vénéré de l’homme, l’ennemi respectable par sa connaissance, par son expérience d’une dimension de l’être que souvent il n’a pas encore développée et sans laquelle il perd l’accès à sa sensibilité.

Finalement la question serait de savoir comment pousser chacun et chacune à sortir des rôles dans lesquels ils, elles se sont enfermés. Un homme peut-il manifester une émotion de tristesse ou de peur ? Peut-il accepter et même montrer sa sensibilité, sa vulnérabilité ? Une femme peut-elle montrer de la colère ou manifester une grande joie ? Peut-elle affirmer fièrement sa rationalité ? Ne serait-ce pas se donner d’autres possibilités d’exister ? Qu’est-ce qui empêche de développer un peu plus de liberté ?


Plénitude

L’expérience du sentiment amoureux nous bouscule, nous pousse à la remise en question, nous apprend à voir plus clair en nous-mêmes et en l’autre. Aimer implique de déjouer les pièges tendus par la société à laquelle nous appartenons, de surmonter toutes sortes de blocages et de peur et de laisser place à ce qui nous dépasse. Se rendre disponible à l’amour c’est un un travail sur soi, une quête et puis un jour il est là, tout simple et il suffit de l’accueillir.

Aimer c’est vivre le sentiment de plénitude.

Certes la satisfaction d’un désir apporte de la joie mais il y a dans l’amour quelque chose qui dépasse la simple satisfaction. Nous sommes satisfaits d’un combat gagné sur l’autre ou sur nous-même, d’un objectif atteint. Alors nous nous sentons fiers et nous gagnons un peu de confiance en nous. Mais lorsque nous ressentons la plénitude de l’amour, il n’y a pas de combat, juste une présence, il n’y a pas de fierté, simplement un abandon. Une confiance oui, mais celle de celui qui laisse aller, ce n’est pas la confiance du conquérant qui en veut toujours plus, mais une confiance semblable à celle de l’enfant qui s’en remet à plus grand que soi.

La satisfaction tombe dans la lassitude, attend un nouveau désir et une nouvelle satisfaction, elle produit un mouvement sans fin. La plénitude est intemporelle, elle nous fait toucher à l’éternité, elle est silencieuse. La satisfaction se ferme sur le but atteint, dans l’amour la plénitude ouvre sur l’étendue, les limites qui nous enferment habituellement se fondent dans l’horizon.



Corinne Grimaud, Laurence Bouchet