ESCLAVES DE LA RECONNAISSANCE


Quand nous avons un besoin, il se fait ressentir par la souffrance du manque : si nous ne mangeons pas, nous souffrons de la faim, si nous ne buvons pas nous souffrons de la soif, manger, boire font partie des besoins physiologiques.

Qu’en est-il de la reconnaissance ?

Il semble que dans nos sociétés contemporaines, la reconnaissance soit devenue un besoin psychique, au point que nous souffrons cruellement quand elle nous manque.

Alors la reconnaissance est-elle un besoin de l’âme humaine ou bien fait-elle partie des plaisirs superflus, agréables s’ils adviennent, mais dont on peut aussi bien se passer ?

Cet article est nourri des idées des personnes que je questionne régulièrement lors d’ateliers philo et sur les réseaux sociaux, merci à elles ! Il est également fabriqué à partir de mes lectures de quelques philosophes dont Nietzsche, Hegel, Rousseau, Kierkegaard et Épicure, merci à eux ! J’aime les interpeler tout comme j’interpelle les humains vivants que je rencontre. Je ne les citerai pas ou peu nommément, car l’idée n’est pas de se cacher derrière des auteurs pour qu’ils pensent à notre place, mais de s’en nourrir pour penser par soi-même, pour élaborer soi-même ses hypothèses.

LA RECONNAISSANCE UN BESOIN NATUREL CHEZ L’ENFANT

La reconnaissance apparaît comme un besoin naturel et nécessaire chez l’enfant. Trop faible l’enfant ne peut survivre par lui-même, il a besoin des adultes. Pour être aidé, il lui faut être accepté par le groupe auquel il appartient et pour être accepté, il cherche à se faire reconnaître, à attirer l’attention. Il faut que les autres lui attribuent de la valeur, ce qu’ils font généralement en lui apportant de l’amour et des soins.

Cette reconnaissance permet non seulement à l’enfant de survivre, mais aussi de grandir, de se développer. Les adultes au cours de l’éducation qu’ils lui prodiguent l’encouragent à aller dans des directions socialement valorisées. L’enfant est alors orienté en fonction de certaines valeurs qu'il apprend à identifier. Elles varient selon les sociétés et souvent selon le genre auquel il appartient : obéissance ou esprit critique, combativité ou douceur, attention aux autres, créativité, détermination, courage, rigueur, application, altruisme, générosité, etc.

L'enfant apprend alors à s'examiner selon sa conformité ou pas à ces valeurs. Cela lui permet d’évoluer et de grandir.

Si tout va bien le besoin de reconnaissance de l’enfant lui aura permis de distinguer différentes valeurs et lui aura appris qu’on peut s’examiner et se juger en fonction de ces valeurs. Au départ les adultes aident l’enfant à ce type d’examen introspectif. Ils l’encouragent par exemple lorsqu’il fait un dessin créatif, chante, apprend à nager, à faire du vélo ou encore quand il donne généreusement quelque chose qui lui appartient. Ils le sanctionnent au contraire lorsqu’il se bat, ment, ne s’applique pas, se comporte de façon égoïste. Ces encouragements ou ces sanctions n’ont de sens que si l’enfant en comprend la raison et s’il peut en discuter avec l’adulte pour mieux se questionner sur lui-même : quel est le problème quand on ne s’applique pas ? pourquoi a-t-il du mal à s’appliquer ? Pourquoi son dessin est-il réussi ? Qu'est-ce qu'il aime quand il est sur son vélo ? Pourquoi peut-on aimer donner ? Est-ce que c’est difficile de donner ? etc.

LA MALADIE DU DÉSIR DE RECONNAISSANCE

Le besoin naturel et nécessaire de reconnaissance chez l’enfant a pour vocation de disparaître chez l’adulte. Ce dernier se passe en principe d’encouragements ou de sanctions pour s’évaluer lui-même. Il est capable de se juger en fonction de valeurs qui orientent son existence. Il est autonome, il peut subvenir à ses besoins, la solitude voire l’exclusion d’un groupe ne signifie pas pour lui la mort assurée, ni même le désespoir complet. Il est capable de puiser des ressources en lui-même, il sait bien si à telle occasion il a été plutôt courageux ou lâche, généreux ou égoïste, etc. S’il a un doute, il peut demander son avis à autrui, mais preuves à l’appui, c’est lui seul qui peut se forger son avis sur lui-même. Personne ne peut penser à sa place.

Toutefois on rencontre dans nos sociétés beaucoup d’adultes en mal de reconnaissance : souffrance du manque de reconnaissance au travail, en famille, sur les réseaux sociaux, dans la société en général. Comment expliquer le développement d’une telle maladie ?

Pourquoi ces adultes ne se fient-ils pas à eux-mêmes, mais s’en remettent-ils aux jugements souvent superficiels des autres ?

L’éducation.

Une telle souffrance nous vient probablement de l’éducation qui ne nous a pas appris à nous passer de reconnaissance, mais bien plutôt qui nous en a rendus dépendants. Ainsi, apprenons-nous à agir pour être aimés par nos parents, pour être bien notés par nos professeurs, pour être appréciés par nos camarades, mais pas pour être reconnus par nous-mêmes.

C’est le drame, déjà pointé par Rousseau, de l’importance maladive que nous accordons au regard social. Elle transforme l’amour de soi en amour propre. L’amour de soi n’est relatif qu’à nous-mêmes, il est paisible, ne demande rien à personne, tandis que l’amour propre fait dépendre des autres la valeur que nous nous attribuons, il est inquiet. Autrement dit, dans l’amour propre nous avons besoin que les autres nous reconnaissent et nous évaluent pour nous reconnaitre et nous évaluer nous-mêmes. Nous ne savons pas qui nous sommes, dans l’amour propre, l’être a disparu derrière l’apparaître.

Lorsque le besoin de reconnaissance est maladroitement et excessivement développé chez l’enfant, ce dernier se met à agir pour que les éducateurs le reconnaissent et non pour se construire intérieurement. Tenaillé par la peur de l’exclusion, angoissé à l’idée d’être seul et de se supporter lui-même, il cherche à plaire, il est prêt à tous les mensonges, à toutes les pitreries. Il risque alors de ne ressembler qu’à une façade, un singe savant sans profondeur. Il ne sait pas qui il est ni ce qu’il pense. Son centre n’est pas au dedans de lui, mais à l’extérieur de lui.

Atavisme d’esclaves.

À quoi ressemble un adulte qui souffre du manque de reconnaissance ? C’est un être fragile qui n’a pas appris à s’évaluer par lui-même. Tel l’esclave, il s’est soumis aux échelles de valeurs du maître sans les questionner. Si son maître dit qu’il a de la valeur alors il se gonfle de vanité, si son maître dit qu’il ne vaut pas grand-chose alors humilié, c’est ce qu’il pense aussi de lui. Il ne se donne pas d’autre valeur que celles qu’on lui attribue. Angoissé et impuissant, il attend le jugement, il ne sait pas faire autrement. Voilà son prix sur le marché.

Il n’ose pas penser par lui-même pour se demander si ce jugement qui lui vient de l’extérieur est fondé ou pas, il n’a pas idée de questionner les valeurs de celui qui le juge, d’où viennent-elles ? Quel type d’hommes produisent-elles ? Quel type d’hommes y obéit? Il croit ce qu’on lui dit de croire un point c’est tout, il reste à la surface. Pourquoi chercher plus loin ?

On voit ainsi certaines personnes adopter les valeurs de leur maître sans les examiner. Si par exemple pour le maître la valeur d’une existence réside dans la richesse sonnante et trébuchante, l’esclave veut posséder de la richesse sonnante et trébuchante. Si pour le maître la valeur de l’existence réside dans le rang social, il y cherchera une place élevée. Si pour le maître la valeur de l’existence réside dans les diplômes, l’esclave voudra en posséder et pensera qu’alors il pourra se reconnaître lui-même s’il réussit ses études. Peut-être même espère-t-il en imposer à son maître (il est possible que ses études, à la différence de l’argent qui reste extérieur, lui permettent de construire son intériorité, alors il changera de perspective, s’intéressera au chemin plus qu’au résultat, mais c’est loin d’être systématique). L’esclave oscille ainsi entre la vanité et l’humilité, dans les deux cas il n’existe pas pour lui-même, incapable de s’apprécier pour ce qu’il est à ses propres yeux.

BAGARRES D'ESCLAVES

Les esclaves acceptent les échelles de valeurs qu’on leur impose. À l’instar des gladiateurs dans un cirque, ils rentrent en lutte, c’est à celui qui dominera l’autre. On les voit ainsi prêts à tous les coups, à s’écraser pour prendre la vedette, mais ils ne sont que les rouages interchangeables d’un mécanisme dans lequel ils se sont enfermés.

Un esclave peut tout à fait détenir une position sociale prestigieuse, il n’en est pas moins esclave, car c’est à l’extérieur de lui-même qu’il trouve sa propre valeur, dans le regard de ceux qu’il domine, dans ces regards qui se tournent aujourd’hui vers lui et qui sont réciproquement dépendants de lui.

Le drame de son vide existentiel apparaît au grand jour lorsque par malheur ces regards se détournent. Quand il n’existe plus pour les autres, il n’existe plus pour lui-même. Il n’est plus rien à ses propres yeux, seul, abandonné, il ne dispose plus d’aucune ressource et se brise comme une coquille vide.

Désir d’égalité.

Il est possible enfin que le désir d’égalité propre à nos sociétés démocratiques soit pour quelque chose dans cette maladie de la reconnaissance. Nous nageons en pleine contradiction, d’un côté nous ne supportons pas que certains obtiennent davantage de reconnaissance que nous, jaloux, nous sommes prêts à tout faire pour les rabaisser, mais d’un autre côté nous n’attendons qu’une chose : nous trouver à leur place. Or il est impossible que tout le monde obtienne également la même reconnaissance. Ainsi voit-on dans les salles de classe chaque enfant solliciter pour lui l’attention du maître ou de la maitresse. Toujours inquiet, toujours revendiquant la place qu’un autre occupe, nul n’est jamais en paix avec lui-même, satisfait de la place qu’il occupe.

S’ÉMANCIPER DU BESOIN DE RECONNAISSANCE

Si nous ne voulons pas souffrir en permanence du manque de reconnaissance, mieux vaut apprendre à nous construire intérieurement à nous attribuer à nous-mêmes notre valeur.

Prendre le temps de se connaître.

Comment faire ? Pour cela nous avons besoin de nous connaître, de prendre le temps de nous examiner et d’examiner les valeurs qui nous animent. Ce ne sont pas des milliers de likes ou de coeurs sur Instagram ou Facebook qui nous apprendront à le faire, ce ne sont pas non plus les signes de reconnaissance que peuvent nous donner nos parents, nos amis ou nos chefs, ceux-là peuvent nous encourager momentanément à aller de l’avant, mais rien de plus.

Comment se connaître ? Je proposerais pour y parvenir, l’exercice de la consultation philosophique plutôt que celui de la psychothérapie, car qui dit thérapie, dit maladie, or pas besoin d’être malade pour entreprendre de se connaître soi-même.

C’est bien le problème de nos sociétés contemporaines, occupés à consommer des loisirs, à nous rendre indispensables à notre famille et à travailler, il ne nous reste pas de temps pour nous connaître et travailler sur nous-mêmes. Si par hasard nous disposons de ce temps, cela nous effraie, nous nous empressons de le combler, nous pensons avoir toujours mieux à faire, nous confondons l’urgent et l’important. « Se connaitre, soi-même » à quoi bon ? Alors nous usons de toutes sortes de stratagèmes pour repousser une telle activité : « Pourquoi se connaître ? Ne nous connaissons-nous pas suffisamment ? », « Se connaître, travailler sur soi, c’est réservé à ceux qui aiment se compliquer la vie et se prendre la tête, nous, nous voulons nous amuser dans nos temps de loisirs, nous n’avons qu’une seule vie », « se connaitre soi-même, voilà un slogan du développement personnel, or le développement personnel est le propre du système capitaliste, nous ne mangerons donc pas de ce pain-là ». Et c’est ainsi que par toutes sortes d’arguments, nous repoussons une activité qui pourrait nous donner de la densité. Elle eut pourtant son importance de l’antiquité jusqu’au déclin du christianisme : apprendre à s’examiner, à se jauger, à se questionner sur soi.

La consultation philosophique est un travail introspectif qui permet à la fois de descendre en soi-même et de mieux comprendre les autres. De manière plus globale la pratique philosophique nous entraine à examiner nos idées en les confrontant à celles des autres, de les critiquer pour en mesurer la validité, pour en changer quand nous en trouvons de meilleures. Nous gagnons ainsi à la fois en souplesse et en solidité.

Celui qui pratique un peu la philosophie peut donc supporter la solitude, il l’apprécie même, sans pour autant fuir les autres. Il sait s’évaluer lui-même, il n’hésite pas à s’estimer sur certains points et certes ce n’est pas facile de s’estimer soi-même dans une époque où l’on fustige la dérangeante prétention, où il faut faire preuve d’humilité (même si l’on cultive la vanité en secret). Le philosophe dispose donc d’une assurance fondée sur la solidité de ses pensées qu’il a pris le temps d’examiner. Il peut même inventer et incarner de nouvelles valeurs. S’il a toujours besoin des autres pour se connaître et se remettre en question, il n'a plus besoin de leur reconnaissance, plus besoin qu'ils lui donnent de la valeur pour en avoir à ses propres yeux. Moins obnubilé par la peur d'être exclu et le désir que les autres le reconnaissent, il est disponible pour s’intéresser à eux, pour donner sans attendre de recevoir.

SYMPTÔME, MALADIE ET GUÉRISON

Alors faut-il chercher la reconnaissance ?

Non. Si l’on en a tant mieux, si l’on nous la donne sans qu’on ait rien demandé, elle est agréable et encourageante, mais il est absurde de la rechercher. Ce qui importe c’est la détermination et l’engagement dans ce que l’on fait.

Vous êtes convaincus par cette évidence ?

Bien, mais les personnes en besoin chronique de reconnaissance sont faciles à repérer et elles sont très nombreuses, il est probable même que vous qui me lisez vous en fassiez partie !

Alors pour savoir si vous ne vous contentez pas de mots et de théorie, testez-vous ! Passez à la pratique !

Observez la façon dont vous vivez une critique ou un échec, n’hésitez pas à vous y exposer même (sinon vous allez vous raconter des histoires jusqu’à la fin de votre vie). Cela vous permettra facilement de savoir où vous en êtes par rapport au besoin de reconnaissance.

Si cette critique ou cet échec vous posent problème, vous donnent à réfléchir, vous questionnent (car nécessairement cela dérange et il ne s’agit pas d’être dans le déni), et si vous ne les vivez pas comme un effondrement intérieur, alors vous êtes dans votre puissance.

Si vous vous effondrez, que vous vous repliez sur vous pendant des jours, alors vous êtes dans un besoin de reconnaissance non satisfait et une forme d’impuissance. Mais ne vous effondrez pas de vous effondrer ! Ce qui vous arrive est douloureux, mais c’est la chance de votre vie ! Cet effondrement n’est pas la maladie, il est le symptôme d’une maladie qui couvait. Elle aurait pu continuer longtemps à vous ronger ainsi de l’intérieur, mais par chance, aujourd’hui grâce à cette critique, grâce à cet échec, elle éclate au grand jour. Vous étiez désespéré dans le savoir, maintenant vous le savez ! Cet échec ou cette critique ne sont pas la cause, mais le révélateur de votre mauvais état psychique. Alors maintenant que vous savez, vous allez enfin pouvoir vous soigner, avancer et gagner en puissance !

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