DES APPRENTIS CHAUDRONNIERS PHILOSOPHENT


1° DES PAROLES ET DES ACTES

Atelier de philosophie avec des élèves du lycée professionnel chaudronnerie soudure de Saint-Amour dans le Jura. Au départ ils auraient voulu travailler la question : comment mieux respecter l’environnement ? Mais j’ai proposé qu’on pose plutôt la question : qu’est-ce qui rend difficile le respect de l’environnement ? J’ai remarqué en effet que nous, les êtres humains, avons souvent de très bonnes idées sur ce qu’il faut faire, mais assez généralement nous nous arrêtons à nos bonnes idées sans les mettre en application. Pire nous croyons parfois que puisque nous avons eu de bonnes idées cela suffit, nous pouvons nous dispenser de les mettre en pratique.

Les élèves proposent donc des hypothèses sur nos difficultés à respecter notre environnement et ils pointent :

1° l’enracinement dans nos habitudes (exemple : jeter les mégots par terre, ne pas être attentif à la nourriture qu’on achète et la jeter aussi, laisser couler la douche trop longtemps)

2° les nombreuses addictions qui nous aveuglent et nous rendent incapables de voir ce qui se passe autour de nous (principalement l’addiction à l’argent, aux biens matériels, à nos écrans).


Tous les élèves s’accordent à dire que ces formes d’addictions sont très partagées chez les humains. Alors je demande aux élèves quels sont ceux parmi eux qui sont soumis à ce genre d’addiction. Aucun ne lève la main pour signifier qu’il remarque cela chez lui. Un peu taquine, j’ironise en disant que dans la ville de Saint-Amour la bien nommée, où se trouve le lycée, nous avons donc affaire à des humains tout à fait exceptionnels. Les jeunes rient. À la pause, une bonne moitié d'entre eux restent dans la classe, pour se donner une contenance et par habitude ils sortent tous leurs smartphones. Le travail sur les attitudes s’impose, nous allons le faire pendant l’heure suivante.

2° VÉGANES OU VIANDARDS ?

Lors de la deuxième heure, j’entreprends donc de travailler les attitudes. Cela signifie, apprendre à avoir un certain recul avec soi-même, observer ses fonctionnements cognitifs : a-t-on du mal à se positionner pour répondre ? Cherche-t-on à tout prix à avoir raison ? Se laisse-t-on envahir par ses émotions ? A-t-on peur d’avoir l’air bête ? Est-on confus ?

Lorsqu’on entreprend de philosopher des obstacles se lèvent sur notre chemin et mieux vaut savoir les identifier. Il s’agit aussi d’être capable de comprendre la posture existentielle qu’on a adoptée plus ou moins consciemment et d’avoir conscience de ses avantages et de ses inconvénients. A-t-on besoin de montrer qu’on existe ou cherche-t-on plutôt à se faire oublier ? Aime-t-on contrôler ? Est-on méfiant ? Est-on plutôt dans la plainte ? Veut-on rassurer les autres et soi-même en se plaçant en protecteur ?

Nous allons donc poursuivre un double travail : réfléchir au thème de l’environnement tout en étant capable de se regarder penser.

Je questionne : que faudrait-il donc faire pour arrêter de gâcher de la nourriture ?

Il faudrait commencer par supprimer le menu végane au lycée affirme Killian parce qu’on déteste et on jette tout à la poubelle.

Le mot végane, suscite des remous dans l’assemblée. Tout le monde approuve Kilian haut et fort. Je comprends donc que les chaudronniers sont plutôt dans le camp des carnivores. Thomas renchérit : « ben oui, les animaux se reproduisent on peut donc les manger ». Je questionne : « qui voit un problème dans l’argument de Thomas ? » Sandra en voit un : « ce n’est pas parce qu’un être vivant se reproduit que cela autorise à le manger, par exemple les humains se reproduisent, on n’est pas cannibale pour autant ». Qu’on puisse voire un problème dans son argument n’a pas l’air de plaire à Thomas. Il proteste avec une pointe de colère : « mais cela n’a rien à voir ! ». Une grande agitation gagne le groupe, il devient difficile de penser posément. Je demande alors à Thomas quelle émotion il ressent. Il hausse les épaules et dit qu’il n’en sait rien. Je lui demande s’il veut savoir. Il veut bien. Un autre élève lui dit qu’il a l’air énervé. Je demande à Thomas si c’est le cas. Ce dernier hausse les épaules d’un air de dire non. Je lui demande alors s’il a compris le problème que voit Sandra dans son argument. Il dit oui, mais quand je lui demande d’expliquer ce problème, il ne le peut pas. Son énervement l’envahit, il ne parvient pas à penser, il est devenu tout rouge. Thomas fait l’expérience qu’il est pris par sa colère déclenchée par un simple mot puis par une remarque. C’est un jeune homme qui en impose par sa forte carrure, mais je lui fais remarquer qu’il semble fragile face à un mot, une remarque au point qu’on dirait qu’il se croit agressé. Cela laisse Thomas songeur, il semble rentrer en lui-même. La discussion se poursuit, je laisse Thomas tranquille. Repensera-t-il à cette petite expérience de questionnement ? Il faudrait encore bien des heures de travail pour apprendre à observer ces réactions et pour les questionner, pour libérer la pensée des obstacles qui l’emprisonnent.

En quittant le lycée, je pense à des véganes militants que j’ai déjà croisés sur mon chemin, leur attitudes ressemblaient fortement à celles de ces jeunes apprentis chaudronniers, même s’ils ne venaient pas du même milieu, n’avaient les mêmes codes et défendaient l’opposé.

3° LES FEMMES ET LE RESPECT DE LA PAROLE

En chaudronnerie, les jeunes filles sont très minoritaires, une ou deux par classe. À un moment un peu informel de la discussion, juste après la pause, alors que les élèves viennent de s’installer, Emma tente de dire quelque chose en s’adressant à moi. Mais je ne peux pas l’entendre, à peine a-t-elle ouvert la bouche que les garçons qui l’entourent couvrent sa voix légère de leurs grosses voix. Je commence par les regarder en restant silencieuse, mon attitude tranquille semble les calmer quelque peu. Emma ouvre à nouveau la bouche pour parler, mais, même phénomène, les garçons couvrent aussitôt sa voix. Je pense qu’ils ne se rendent pas compte de leur attitude, car ils agissent avec une sorte de précipitation irréfléchie, ils ne se disent pas consciemment : nous allons empêcher Emma de parler. Un mécanisme s’est mis en place dont ils n’ont même pas conscience et qu’ils subissent eux aussi. Je me tiens tranquille avec un air un peu amusé. Je questionne : « quelqu’un remarque-t-il ce qui se passe ? ». Un petit silence s’installe. Alban reprenant les règles de l’atelier lève la main et attend que je lui donne la parole, il a remarqué qu’à chaque fois qu’Emma veut parler les autres se mettent à parler plus fort. Je demande à Emma si cela arrive souvent. Elle semble prendre conscience que c’est très courant. Je lui demande alors ce qu’elle peut faire. Elle hausse les épaules, défaitiste l’air de dire qu’il n’y a rien à faire. Je demande alors si certains pensent que ce fonctionnement est problématique. Une bonne partie des garçons lèvent la main pour signifier que c’est problématique. « Pourquoi ? », « parce que le point de vue d’Emma importe aussi, parce que les personnes plus en retrait on parfois pris le temps de réfléchir et il faut aussi les écouter, cela peut apporter à tout le monde » dit Sacha, un jeune homme plus discret. Les règles strictes de l’atelier permettent justement d’instaurer une certaine lenteur qui autorise la réflexion, ces règles permettent d’établir des silences et de prendre le temps d’écouter les autres et aussi de s’écouter soi-même. Car il s’agit de penser et non simplement de montrer qu’on existe en occupant le terrain, je pousse les jeunes à apprendre à faire la distinction entre ces deux attitudes.

Les plus timides ont eux aussi du travail pour faire entendre leurs idées sans se contenter de s’échapper dans leur rêve en attendant que cela passe.

Difficile donc de bousculer les mécanismes qui se sont mis en place, mécanismes qui nous viennent de notre éducation et du fonctionnement patriarcal de la société.

Difficile parce que nous trouvons généralement nos habitudes rassurantes, même quand elles sont finalement fatigantes et stériles pour tout le monde. Tout le travail en atelier philo consiste à montrer en en faisant l’expérience, qu’on peut sortir de ces habitudes, que cela bouscule un peu, mais qu’alors quelque chose de beaucoup plus puissant et vivant se produit.