FAUT-IL NE RIEN ATTENDRE DES AUTRES ?




- Toi, qu’est-ce tu en penses ?

- Je dirais qu’il ne faut rien attendre des autres.

- Pff, tu me fais rire ! Ta réponse est celle d’une personne blasée, d’une personne déçue par l’humanité et qui n’attend plus rien des autres.

- C’est toi qui me fait sourire, tu plaques sur moi ta vision du rapport à autrui, comme si pour aller vers les autres, il fallait attendre quelque chose d’eux. Mais si tu considères les choses ainsi, vois-tu le problème ?

- Oui, je risque d’être déçu si je n’obtiens pas ce que j’attends d’eux et puis avec ce système, je ne vais pas vers les autres par curiosité, mais parce que j’attends quelque chose d’eux : qu’ils me rendent des services ou qu’ils me rassurent.

- C’est un peu autocentré, non ?

- Oui, ce n’est pas une façon d’aller vers les autres mais plutôt de les tourner vers soi. D’accord, mais est-ce que ce n’est pas un peu trop radical de penser qu’il ne faut rien attendre ? Nous vivons dans une société, nous sommes interdépendants et nous avons tous besoin les uns des autres.

- Oui, bien sûr la société fonctionne ainsi, on se rend mutuellement des services, c’est pratique et cela permet de mieux vivre au quotidien, mais je n’ai pas à attendre des autres qu’ils me rendent ces services.

- Même des membres de ma famille ? Est-ce que je ne peux pas compter au moins sur eux ? Savoir qu’ils sont là pour m’aider, me soutenir en cas de besoin.

- Dans une famille et dans une relation d’amitié ou d’amour, bien sûr on se rend mutuellement des services. Les parents prennent soin des enfants, dans le couple chacun épaule l’autre. Mais ce n’est pas du donnant/donnant. Là aussi, je donne mais je n’ai rien à attendre en retour et si je le fais, c’est la fin de l’amour !

- Tu n’as pas tort, il est vrai qu’on voit parfois des parents attendre quelque chose en retour de leurs enfants ou une personne attendre de son partenaire certains services et si elle n’est pas satisfaite, tomber ensuite dans la déception et l’amertume. Je suis d’accord avec toi, mais est-ce que l’amour ce n’est pas aussi se soutenir, prendre soin, faire face ensemble aux difficultés de l’existence ?

- Oui, quand cela vient c'est doux, mais on ne peut pas l’exiger. Parfois la relation de couple se réduit à un échange de services. J’ai fait la vaisselle hier donc tu passes l’aspirateur ce matin. Quand les actes ne sont pas conformes aux attentes, on tombe dans des rancunes, des petits calculs, des rapports de force qui finissent par détruire tout ce qu’il peut exister de plus grand dans l’amour. Quand les actes sont conformes aux attentes ce n’est pas beaucoup mieux car l’amour se réduit à ces formes de transaction. C’est peut-être pour cette raison qu’on peut trouver du sens à la formule de Cioran : il est important de décevoir les autres. Si je déçois l’autre, il peut réfléchir sur le sens de ses attentes, il comprend que je ne suis pas là pour lui, qu’il peut puiser des ressources en lui-même, que je ne lui suis pas indispensable, pas plus qu’il ne m’est indispensable et c’est justement pour cela que l’amour est possible. Et si l’autre me déçoit, je comprends que l’amour est autre chose qu’un échange de services, qu’une façon de se rassurer mutuellement, je comprends que l’amour ne peut s’établir qu’entre personnes fortes et autonomes et que, s’il est véritable, il pousse à développer ce genre de force.

- Comme tu y vas ! Tu es radical ! L’amour n’est-ce pas d’abord de la tendresse, de l’attention, du soin ?

- Je te parle de prendre soin d’une âme, ce qui ne veut pas dire se contenter de la rassurer.

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