QUAND LA VIE NOUS CABOSSE, PHILOSOPHER AVEC LE HANDICAP



Pour la plupart d’entre nous, c’est au cours des années que nous connaissons une lente diminution de nos capacités physiques et mentales. La distinction entre l’avant et l’après n’est pas très perceptible, les choses se font progressivement. Pour d’autres le choc est brutal : un accident ou une maladie traumatisants provoquent une coupure nette et il peut être particulièrement douloureux de penser à celui ou celle qu’on était encore hier et celui ou celle que nous sommes aujourd’hui. Grâce à Sophie Vedrenne qui travaille auprès d'adultes handicapés à Ô doux Gem à Pontarlier, j’ai pu philosopher avec des personnes connaissant ce type de handicap lié à un traumatisme. L’expérience fut riche d’enseignement sur notre humaine condition. Voici quelques idées et remarques que je retiens de la rencontre qui comme d’habitude a eu lieu sous forme dialoguée.

D’abord le handicap nous met à part puisqu’il nous rend différents des autres. Soit cette différence est visible et alors elle provoque une gêne, suscite des regards inquiets parfois moqueurs, soit elle n’est pas visible et alors les autres ne comprennent pas que nous ne comprenions pas. Ils ne saisissent pas qu’il ne nous est tout simplement pas possible de répondre à leurs attentes. Dans le premier cas c’est le rejet qui est difficile à vivre, dans le deuxième est fatigante la nécessité de se justifier et d’expliquer aux autres que nous n’avons pas toutes nos facultés et qu’ils doivent composer avec ce manque.

Comment faire alors pour surmonter ces difficultés liées au handicap ? Pas le choix, il faut se mettre à la place des autres, à la place de celui qui se moque ou ne comprend pas. Avec lui, peut-être est-il possible d’appliquer cette maxime de Spinoza « ne pas haïr, ne pas rire, ne pas pleurer, mais comprendre ». Si on comprend ce qui pousse certains à porter ce type de jugements on n’en souffre pas, on ne les prend pas pour soi. La personne handicapée est en quelque sorte obligée d’avoir une longueur d’avance sur celle qui juge hâtivement et qui pour cette raison connait elle aussi une forme de handicap, mais dont elle n’a pas conscience.

Le handicap apprend donc deux choses dans la vie : la tolérance et la patience. Pourquoi la patience est-elle importante ? Parce qu’avec elle nous acceptons la lenteur sans laquelle il n’y pas d’écoute, pas de réflexion.

Pendant la discussion Virginie, ne souhaite pas participer, tout cela est encore trop douloureux pour elle, mais elle écoute avec attention.


Cyril fut un homme très actif et performant dans son travail, il prenait souvent l’avion, Angélique était travailleuse sociale, mais elle perd la mémoire. Elle dit que pour aller de l’avant, elle a besoin de faire l’effort de se souvenir des forces qu’elle avait avant, elle était une femme structurée, volontaire au service des autres. Maintenant il y a beaucoup de choses qu’elle ne peut plus faire, mais elle va puisant dans ce qui lui reste de mémoire. Elle se souvient de la personne qu’elle était pour se ramener à elle. Claude partage ce point de vue, mais Cyril n’est pas d’accord, son psychologue lui a dit qu’il faut faire le deuil de ce qu’on était avant, accepter ce qu’on est devenu pour partir sur d’autres bases. Alors nous posons le problème philosophique : pour aller de l’avant faut-il oublier ce que nous étions et accepter ce que nous sommes aujourd'hui ou bien puiser dans ce que nous étions pour y retrouver et reprendre nos forces ? La discussion fut très riche, je ne dis là que l’essentiel. Dernière remarque, depuis 10 ans j’ai animé bien des ateliers de pratique philosophique dans toutes sortes de milieux. J’ai trouvé chez ces personnes une écoute assez rare, un désir de réfléchir ensemble plutôt qu’un souci de défendre son image, une capacité aussi à rire de soi et à observer sans se braquer une difficulté que l’on peut rencontrer au cours de la discussion. Attitudes d’ouverture et d’humanité qui poussent à se demander : mais où se trouve réellement le handicap ? Merci pour leurs idées et leur présence à Rebecca, Claude, Serge, Sophie, Cyril, Angélique, Virginie, Lydia, Pascal, Nicolas, Julie