PRATIQUE PHILOSOPHIQUE ET TRAVAIL SUR SOI. Atelier avec des enfants de CP


Dans l'approche de pratique philosophique proposée ici, les participants aux ateliers (enfants ou adultes) sont invités à un travail sur eux-mêmes. Il s’agit non seulement de penser, mais aussi de penser ce qu’on pense, donc de prendre un certain recul afin de mieux se connaître soi-même et de prendre conscience de ses déterminismes ce qui procure aussi une certaine liberté. Enzo par exemple, dans la narration d'un atelier ci-dessous, pense que faire rire c’est une bonne chose ou plutôt il incarne cette pensée, car il n’y a jamais vraiment réfléchi, cela lui paraît tellement évident. Mais l’atelier et les remarques des autres lui ont permis de voir les choses sous un angle différent et prendre un peu de distance avec un rôle dans lequel il avait fini par s'enfermer. On n’exerce pas des compétences philosophiques déconnectées de l’existence que l’on mène, elles ne sont que pur jeu conceptuel si elles ne contribuent pas à forger qui nous sommes. ENZO APPREND À SORTIR DE SON RÔLE. Ce jour-là atelier philo avec des enfants de CP. Les enfants arrivent dans la bibliothèque où se tiennent les ateliers. Ils sont un peu agités. Dans cet état ils ne parviendront pas à être suffisamment posés pour philosopher et réfléchir ensemble. Alors je leur propose un petit temps de concentration, rester silencieux, les mains sur les genoux, écouter tranquillement le silence. Du coin de l’oeil, j’observe Enzo, il s’est assis dans la posture du lotus, les mains écartées vers le haut, les lèvres pincées, il contient avec difficulté le rire au bord de ses lèvres. D’un ton calme je dis que même s’il y a de l’agitation à l’extérieur, notre intérieur peut rester tranquille et imperturbable. Mais mes propos n’ont aucun effet et les ricanements se propagent d’un enfant à un autre tel un feu de brousse. Tous les regards sont tournés vers Enzo qui fait mine d’être calme, mais mine seulement ! C’est vrai qu’il est drôle avec son visage de personnage de bande dessinée et ses sourcils comme des accents circonflexes ; dans d’autres circonstances je rirais volontiers de ce talent de comédien. Mais là nous avons prévu un atelier de philosophie. Alors je demande à Enzo de venir à côté de moi. - Pourquoi a-t-il endossé ce rôle clown qu’on trouve dans presque toutes les classes ? Pourquoi en général fait-on le clown ? - On peut faire ça, parce qu'on aime être regardé et puis on est fort on arrive à faire rire tout le monde, dit Nina. - Et rire est-ce que les humains aiment ça ? - Oui, ça détend, ça fait du bien s’exclame Fared - Donc celui qui fait rire fait du bien. - Oui ! - Est-ce que ça peut aussi poser problème ? - Oui, parce qu’avec Enzo on peut pas s’empêcher de rire, mais quand même on est là pour apprendre et on n’arrive plus à se concentrer. Enzo nous empêche d’apprendre ! Tandis que Clara constate ce problème, beaucoup d’autres enfants opinent du chef. Enzo à côté de moi me semble avoir changé un peu de visage. Je lui demande si lui-même il s’empêche de travailler. Il dit oui. Les autres enfants éclatent de rire à nouveau. Mais Enzo, lui ne rit plus, son visage est devenu grave. J’interroge alors pour mieux comprendre ce qui se passe : - Comment se fait-il que les autres rient encore alors que tu es devenu sérieux ? - C’est parce qu’on le voit tout le temps faire le clown, alors quand il ne le fait plus on croit qu’il le fait encore, propose Hugo. - Mais peut-être existe-t-il un autre Enzo que vous ne connaissez pas, un Enzo sérieux celui-là et qui a lui aussi envie d’apprendre. Enzo montre maintenant un visage douloureux, il prend la tête dans ses mains et il me dit qu’il a mal. - Mais que se passe-t-il pourquoi as-tu mal ? - Je ne sais pas, répond-il. - C’est parce qu’il vient de comprendre une vérité, la vérité blesse, mais elle fait grandir aussi, dit Thibaud. À la fin de l’atelier, Enzo vient me voir. Il me raconte qu’un jour il était chez sa grand-mère avec son grand frère avec lequel, il s’était bagarré. La grand-mère avait commencé par se fâcher fort, mais Enzo avait réussi à la faire rire. Alors peut-être que c’est là qu’il a commencé à découvrir le pouvoir du rire. Mais le problème c’est que maintenant, il ne sait plus sortir de ce rôle, on risque de ne plus le prendre au sérieux et il voudrait quand même qu’on le prenne au sérieux. Enzo a compris quelque chose, il n’est pas enfermé dans ce rôle, il peut le choisir ou en choisir un autre. Alors peut-être un jour deviendra-t-il un de ces acteurs comiques qui n’adhèrent pas totalement à leur rôle et qui parviennent aussi à travers le rire, à nous faire comprendre des choses sérieuses.

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