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L'AMBITIEUX

  • Photo du rédacteur: Laurence Bouchet
    Laurence Bouchet
  • il y a 2 heures
  • 3 min de lecture





L’ambition est associée à la détermination, à l’efficacité, à la capacité de poursuivre un but sans se disperser. Elle suppose de la méthode, une organisation, une vision claire de ce que l’on veut atteindre. Dans le champ philosophique, cette attitude peut sembler compatible avec l’exigence intellectuelle : travailler sérieusement, construire, transmettre, produire quelque chose de cohérent.



L’ambitieux se reconnaît d’abord à son rapport au but. Il a une représentation précise du résultat attendu : reconnaissance, légitimité, position, visibilité. Ce résultat est pensé avant même l’expérience. À partir de là, il organise son action de manière méthodique. Il établit des étapes, des cadres, des stratégies. Il avance et surtout, il ne s’arrête pas.


Ce qui ne sert pas ce but est perçu comme secondaire. Ce qui ralentit devient un obstacle. Ce qui contredit le cadre est vécu comme une perturbation inutile. L’ambitieux n’a pas le sentiment d’être fermé : il se perçoit comme généreux, soucieux de la qualité de ce qu’il propose, désireux de faire profiter les autres de son travail. Mais sa générosité est conditionnée : elle ne doit pas remettre en cause la trajectoire ni fragiliser l’architecture du projet.


L’ambitieux présente souvent un visage aimable : doux, souriant, accessible, presque modeste. L’ambitieux perçoit plus ou moins consciemment que montrer son véritable rapport à la réussite, au pouvoir symbolique, à la reconnaissance, serait plus inquiétant. Son énergie, sa focalisation et son désir de parvenir peuvent effrayer. Il adopte donc une posture rassurante, qui rend son ambition socialement acceptable.


C’est dans le rapport à la critique que ce masque peut tomber. Pour l’ambitieux, le doute n’est pas un moteur de pensée, mais une menace. Là où le philosophe voit dans le doute une occasion de se déplacer, l’ambitieux y voit un risque de désorientation. La critique, surtout lorsqu’elle vise le cadre, la méthode ou la posture, est vécue comme une atteinte. Elle ralentit, oblige à bifurquer, introduit de l’incertitude là où il a besoin de continuité.


Lorsqu’il est confronté à une critique de ce type, son visage aimable peut se fissurer. Il peut se mettre en colère, se raidir, ou adopter une stratégie plus radicale : nier la personne qui parle, l’ignorer, l’effacer symboliquement. Non par cruauté, mais parce que la critique menace la cohérence de l’édifice qu’il a construit et, avec elle, l’image de lui-même qu’il cherche à maintenir.


On reconnaît l’ambitieux à cette incapacité à s’arrêter en chemin. Il explore peu ce qui se trouve sur les côtés. Il n’est pas réellement disponible à l’imprévu. Il avance, quoi qu’il arrive. S’il se présente comme ouvert et bienveillant, une certaine gravité le trahit pourtant : une lourdeur, une absence de légèreté, un sérieux qui n’est pas toujours synonyme de profondeur.


Mais pourquoi devient-on ambitieux ? Souvent par crainte de l’insignifiance. L’ambitieux supporte mal l’idée de compter pour peu, d’être interchangeable, de n’être personne. Il cherche une confirmation extérieure de sa valeur. Le but qu’il poursuit n’est pas seulement un objectif : c’est une image de soi projetée dans le monde. Il croit que l’atteinte de ce résultat lui donnera enfin une consistance, une identité, une légitimité.


C’est pourquoi le succès se définit pour lui de l’extérieur : reconnaissance, statut, visibilité. La transformation intérieure du sujet passe au second plan. Autrui est alors perçu moins comme une altérité capable de déplacer la pensée que comme un soutien, un moyen, ou un concurrent potentiel. La pensée de l’autre est tolérée tant qu’elle ne remet pas en cause la direction.


Le personnage de Rastignac, chez Balzac, incarne cette logique. Animé par une faim de parvenir, il apprend à lire le monde comme un champ de forces à exploiter. Le chemin perd sa valeur propre. Les relations deviennent des leviers. À mesure qu’il avance, il gagne en efficacité mais perd en scrupules. Il finit par adopter un regard cynique sur le monde, où la réussite justifie les moyens et où la lucidité se confond avec le désenchantement.


Le problème philosophique de l’ambition n’est pas qu’elle soit immorale mais qu’elle confond le but et le chemin. Cette confusion est particulièrement problématique chez l’ambitieux philosophe, car la philosophie n’est pas une discipline orientée vers un résultat extérieur, mais une manière de se rapporter à soi, aux autres et au monde. En privilégiant l’image sur la vérité, la maîtrise sur l’examen, l’ambition empêche la pensée de se retourner contre elle-même. Or sans ce retournement, il n’y a plus de philosophie, mais seulement une production intellectuelle efficace, sérieuse mais close et superficielle.

 
 
 

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